— Il y a quelque chose de plus fort que le profond dégoût que tout ceci m'inspire… c'est la crainte d'être accusée de lâcheté; parlez, madame… je vous écoute.

Et la tête haute, le teint légèrement coloré, le regard à demi voilé par une larme d'indignation, les bras croisés sur son sein, qui, malgré elle, palpitait d'une vive émotion, frappant convulsivement le tapis du bout de son joli pied, Adrienne attacha sur sa tante un coup d'oeil assuré. La princesse voulut alors distiller goutte à goutte le venin dont elle était gonflée, et faire souffrir sa victime le plus longtemps possible, certaine qu'elle ne lui échapperait pas.

— Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d'une voix contenue, voici ce qui vient de se passer… On m'a avertie que le commissaire de police désirait me parler; je me suis rendue auprès de ce magistrat, il s'est excusé d'un air peiné du devoir qu'il avait à remplir. Un homme sous le coup d'un mandat d'amener avait été vu entrant dans le pavillon du jardin…

Adrienne tressaillit; plus de doute, il s'agissait d'Agricol. Mais elle redevint impassible en songeant à la sûreté de la cachette où elle l'avait fait conduire.

— Le magistrat, continua la princesse, me demanda de procéder à la recherche de cet homme, soit dans l'hôtel, soit dans le pavillon. C'était son droit. Je le priai de commencer par le pavillon, et je l'accompagnai… Malgré la conduite inqualifiable de mademoiselle, il ne me vint pas un moment à la pensée, je l'avoue, de croire qu'elle fût mêlée en quelque chose à cette déplorable affaire de police… Je me trompais.

— Que voulez-vous dire, madame? s'écria Adrienne.

— Vous allez le savoir, mademoiselle, dit la princesse d'un air triomphant. Chacun son tour… Vous vous êtes, tout à l'heure, un peu trop hâtée de vous montrer si railleuse et si altière… J'accompagne donc le commissaire dans ses recherches… Nous arrivons au pavillon… Je vous laisse à penser l'étonnement, la stupeur de ce magistrat à la vue de ces trois créatures, costumées comme des filles de théâtre… Le fait a été d'ailleurs, à ma demande, consigné dans le procès-verbal; car on ne saurait trop montrer aux yeux de tous… de pareilles extravagances.

— Madame la princesse a fort sagement agi, dit le baron Tripeaud en s'inclinant. Il était bon d'édifier aussi la justice à ce sujet.

Adrienne, trop vivement préoccupée du sort de l'artisan pour songer à répondre vertement à Tripeaud ou à Mme de Saint-Dizier, écoutait en silence, cachant son inquiétude.

— Le magistrat, reprit Mme de Saint-Dizier, a commencé par interroger sévèrement ces jeunes filles, et leur a demandé si aucun homme ne s'était, à leur connaissance, introduit dans le pavillon occupé par mademoiselle… elles ont répondu avec une incroyable audace qu'elles n'avaient vu personne entrer…