— Vous viendrez me rendre compte, d'ailleurs, de la scène qui se sera passée entre votre mari et vous lors de son retour.
— Oui, mon père… Quand faudra-t-il conduire les orphelines chez vous, mon père?
— Dans une heure. Je vais rentrer écrire à la supérieure; je laisserai la lettre à ma gouvernante; c'est une personne sûre, elle conduira elle-même les jeunes filles au couvent.
* * * *
Après avoir écouté les exhortations de son confesseur sur sa confession, et reçu l'absolution de ses nouveaux péchés, moyennant pénitence, la femme de Dagobert sortit du confessionnal. L'église n'était plus déserte; une foule immense s'y pressait, attirée par la pompe de l'enterrement dont le suisse avait parlé au bedeau deux heures auparavant. C'est avec la plus grande peine que Françoise put arriver jusqu'à la porte de l'église, somptueusement tendue. Quel contraste avec l'humble convoi du pauvre qui s'était le matin si timidement présenté sous le porche! Le nombreux clergé de la paroisse, au grand complet, s'avançait alors majestueusement pour recevoir le cercueil drapé de velours: la moire et la soie des chapes et des étoles noires, leurs splendides broderies d'argent étincelaient à la lueur de mille cierges. Le suisse se prélassait dans son éblouissante livrée à épaulettes; le bedeau, portant allègrement son bâton de baleine, lui faisait vis-à-vis d'un air magistral; la voix des chantres en surplis frais et blancs tonnait en éclats formidables: les ronflements des serpents ébranlaient les vitres; on lisait enfin sur la figure de tous ceux qui devaient prendre part à la curée de ce riche mort, de cet excellent mort de première classe, une satisfaction à la fois jubilante et contenue, qui semblait encore augmentée par l'attitude et par la physionomie des deux héritiers, grands gaillards robustes au teint fleuri, qui, sans enfreindre les lois de cette modestie charmante qui est la pudeur de la félicité, semblaient se complaire, se bercer, se dorloter dans leur lugubre et symbolique manteau de deuil. Malgré sa candeur et sa foi naïve, la femme de Dagobert fut douloureusement frappée de cette différence révoltante entre l'accueil fait au cercueil du riche et l'accueil fait au cercueil du pauvre à la porte de la maison de Dieu: car si l'égalité est réelle, c'est devant la mort et l'éternité. Ces deux sinistres spectacles augmentaient encore la tristesse de Françoise, qui, parvenant à grand'peine à quitter l'église, se hâta de revenir rue Brise-Miche afin d'y prendre les orphelines et de les conduire auprès de la gouvernante de son confesseur, qui devait les mener au couvent de Sainte-Marie, situé, on le sait, tout auprès de la maison de santé du docteur Baleinier, où était renfermée Adrienne de Cardoville.
IV. Monsieur et Rabat-joie.
La femme de Dagobert, sortant de l'église, arrivait à l'entrée de la rue Brise-Miche lorsqu'elle fut accostée par le _donneux _d'eau bénite; il accourait essoufflé la prier de revenir tout de suite à Saint-Merri, l'abbé Dubois ayant à lui dire, à l'instant même, quelque chose de très important. Au moment où Françoise retournait sur ses pas, un fiacre s'arrêtait à la porte de la maison qu'elle habitait. Le cocher quitta son siège et vint ouvrir la portière.
— Cocher, lui dit une assez grosse femme vêtue de noir, assise dans cette voiture et qui tenait un carlin sur ses genoux, demandez si c'est là que demeure Mme Françoise Baudoin.
— Oui, ma bourgeoise, dit le cocher.
On a sans doute reconnu Mme Grivois, première femme de Mme la princesse de Saint-Dizier, accompagnée de Monsieur, qui exerçait sur sa maîtresse une véritable tyrannie.