Mme Grivois monta péniblement le rude escalier, s'arrêtant à chaque palier pour reprendre haleine, et regardant autour d'elle avec un profond dégoût. Enfin elle atteignit le quatrième étage, s'arrêta un instant à la porte de l'humble chambre où se trouvaient alors les deux soeurs et la Mayeux. La jeune ouvrière s'occupait à rassembler les différents objets qu'elle devait porter au mont-de-piété. Rose et Blanche semblaient bien heureuses et un peu rassurées sur l'avenir; elles avaient appris de la Mayeux qu'elles pourraient, en travaillant beaucoup, puisqu'elles savaient coudre, gagner à elles deux huit francs par semaine, petite somme qui serait du moins une ressource pour la famille.

La présence de Mme Grivois chez Françoise Baudoin était motivée par une nouvelle détermination de l'abbé d'Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier; ils avaient trouvé plus prudent d'envoyer Mme Grivois, sur laquelle ils comptaient aveuglément, chercher les jeunes filles chez Françoise, celle-ci venant d'être prévenue par son confesseur que ce n'était pas à sa gouvernante, mais à une dame qui se présenterait avec un mot de lui, que les jeunes filles devraient être confiées pour être conduites dans une maison religieuse.

Après avoir frappé, la femme de confiance de la princesse de
Saint-Dizier entra, et demanda Françoise Baudoin.

— Elle n'y est pas, madame, dit timidement la Mayeux, assez étonnée de cette visite, et baissant les yeux devant le regard de cette femme.

— Alors je vais l'attendre, car j'ai à lui parler de choses très importantes, répondit Mme Grivois en examinant avec autant de curiosité que d'attention la figure des deux orphelines, qui, très interdites, baissèrent aussi les yeux.

Ce disant, Mme Grivois s'assit, non sans quelque répugnance, sur le vieux fauteuil de la femme de Dagobert; croyant alors pouvoir laisser Monsieur en liberté, elle le déposa précieusement sur le carreau. Mais aussitôt une sorte de grondement sourd, profond, caverneux, retentit derrière le fauteuil, fit bondir Mme Grivois et pousser un jappement au carlin, qui, frissonnant dans son embonpoint, se réfugia auprès de sa maîtresse avec tous les symptômes d'une frayeur courroucée.

— Comment! est-ce qu'il y a un chien ici? s'écria Mme Grivois en se baissant précipitamment pour reprendre Monsieur.

Rabat-Joie, comme s'il eût voulu répondre lui-même à cette question, se leva lentement de derrière le fauteuil où il était couché, et apparut tout à coup, bâillant et s'étirant. À la vue de ce robuste animal et des deux rangs de formidables crocs acérés qu'il semblait complaisamment étaler en ouvrant sa large gueule, Mme Grivois ne put s'empêcher de jeter un cri d'effroi; le hargneux carlin avait d'abord tremblé de tous ses membres en se trouvant en face de Rabat-Joie; mais une fois en sûreté sur les genoux de sa maîtresse, il commença de grogner insolemment et de jeter sur le chien de Sibérie les regards les plus provocants; mais le digne compagnon de feu Jovial répondit dédaigneusement par un nouveau bâillement; après quoi, flairant avec une sorte d'inquiétude les vêtements de Mme Grivois, il tourna le dos à Monsieur, il alla s'étendre aux pieds de Rose et Blanche, dont il ne détourna plus ses grands yeux intelligents comme s'il eût pressenti qu'un danger les menaçait.

— Faites sortir ce chien d'ici, dit impérieusement Mme Grivois; il effarouche le mien et pourrait lui faire du mal.

— Soyez tranquille, madame, répondit Rose en souriant, Rabat-Joie n'est pas méchant quand on ne l'attaque pas.