VI. Le couvent.

Expliquons en deux mots la présence de Dagobert. Sa physionomie était empreinte de tant de loyauté militaire, que le directeur du bureau de diligence se fût contenté de sa parole de revenir payer le prix de sa place; mais le soldat avait obstinément voulu rester en gage, comme il le disait, jusqu'à ce que sa femme eût répondu à sa lettre; aussi, au retour du commissionnaire, qui annonça qu'on allait apporter l'argent nécessaire, Dagobert, croyant sa délicatesse à couvert, se hâta de courir chez lui.

On comprend donc la stupeur de Mme Grivois, lorsqu'en entrant dans la chambre elle vit Dagobert (qu'elle reconnut facilement au portrait qu'on lui en avait fait) auprès de sa femme et des orphelines.

L'anxiété de Françoise, à l'aspect de Mme Grivois, ne fut pas moins profonde. Rose et Blanche avaient parlé à la femme de Dagobert d'une dame venue en son absence pour une affaire très importante; d'ailleurs, instruite par son confesseur, Françoise ne pouvait douter que cette femme ne fût la personne chargée de conduire Rose et Blanche dans une maison religieuse. Son angoisse était terrible; bien décidée à suivre les conseils de l'abbé Dubois, elle craignait qu'un mot de Mme Grivois ne mît Dagobert sur la voie: alors tout espoir était perdu; alors les orphelines restaient dans cet état d'ignorance et de péché mortel dont elle se croyait responsable.

Dagobert, qui tenait entre ses mains les mains de Rose et de
Blanche, se leva dès que la femme de confiance de Mme de Saint-
Dizier entra, et sembla interroger Françoise du regard.

Le moment était critique, décisif; mais Mme Grivois avait profité des exemples de la princesse de Saint-Dizier: aussi, prenant résolument son parti, mettant à profit la précipitation avec laquelle elle avait monté les quatre étages après son odieuse dénonciation contre la Mayeux, et l'émotion que lui causait la vue si inattendue de Dagobert, donnant à ses traits une vive expression d'inquiétude et de chagrin, elle s'écria d'une voix altérée, après un moment de silence qu'elle parut employer à calmer son agitation et à rassembler ses esprits:

— Ah! madame… je viens d'être témoin d'un grand malheur… excusez mon trouble… mais, en vérité, je suis si cruellement émue…

— Qu'y a-t-il, mon Dieu? dit Françoise d'une voix tremblante, redoutant toujours quelque indiscrétion de Mme Grivois.

— J'étais venue tout à l'heure, reprit celle-ci, pour vous parler d'une chose importante… Pendant que je vous attendais, une jeune ouvrière contrefaite a réuni divers objets dans un paquet…

— Oui… sans doute, dit Françoise, c'est la Mayeux… une excellente et digne créature…