— Malheureuse… s'écria le soldat. Et, fou de colère, de douleur, de désespoir, il souleva sa femme comme s'il eût voulu la lancer et la briser sur le carreau… Mais cet excellent homme était trop brave pour commettre une lâche cruauté. Après cet élan de fureur involontaire, il laissa Françoise…
Anéantie, elle tomba sur ses genoux, joignit les mains, et, au faible mouvement de ses lèvres, on vit qu'elle priait…
Dagobert eut alors un moment d'étourdissement, de vertige; sa pensée lui échappait; tout ce qui lui arrivait était si soudain, si incompréhensible, qu'il lui fallut quelques minutes pour se remettre, pour bien se convaincre que sa femme, cet ange de bonté dont la vie n'était qu'une suite d'adorables dévouements, sa femme, qui savait ce qu'étaient pour lui les filles du maréchal Simon, venait de lui dire: «Ne m'interroge pas sur leur sort, je ne peux te répondre.» L'esprit le plus ferme, le plus fort, eût vacillé devant ce fait inexplicable, renversant. Le soldat, reprenant un peu de calme, et envisageant les choses avec plus de sang-froid, se fit ce raisonnement sensé:
— Ma femme peut seule m'expliquer ce mystère inconcevable… Je ne veux ni la battre ni la tuer… employons donc tous les moyens possibles pour la faire parler, et surtout tâchons de nous contenir.
Dagobert prit une chaise, en montra une autre à sa femme, toujours agenouillée, et lui dit:
— Assieds-toi. Obéissante et abattue, Françoise s'assit.
— Écoute-moi, ma femme, reprit Dagobert d'une voix brève, saccadée, et pour ainsi dire accentuée par des soubresauts involontaires qui trahissaient sa violente impatience à peine contenue. Tu le comprends… cela ne peut se passer ainsi… Tu le sais… je n'userai jamais de violence envers toi… Tout à l'heure… j'ai cédé à un premier mouvement… j'en suis fâché… je ne recommencerai pas… sois-en sûre… Il faut que je sache où sont ces enfants… leur mère me les a confiées… et je ne les ai pas amenées du fond de la Sibérie ici… pour que tu viennes me dire aujourd'hui: «Ne m'interroge pas… je ne peux pas te dire ce que j'en ai fait!…» Ce ne sont pas des raisons… Suppose que le maréchal Simon arrive tout à l'heure, et qu'il me dise: «Dagobert, mes enfants!» Que veux-tu que je lui réponde?… Voyons… je suis calme… mets-toi à ma place… encore une fois, que veux-tu que je lui réponde, au maréchal?… hein!… mais dis donc!… parle donc!…
— Hélas!… mon ami…
— Il ne s'agit pas d'hélas! dit le soldat en essuyant son front, dont les veines étaient gonflées et tendues à se rompre; que veux- tu que je réponde au maréchal?
— Accuse-moi auprès de lui… je supporterai tout…