Parmi cette foule réjouie, une seule personne contemplait cette scène avec une tristesse profonde: c'était la Mayeux, toujours maintenue au premier rang des spectateurs, malgré ses efforts pour sortir de la foule. Séparée de sa soeur depuis bien longtemps, elle la revoyait pour la première fois dans toute la pompe de son singulier triomphe, au milieu des cris de joie, des bravos de ses compagnons de plaisir. Pourtant les yeux de la jeune ouvrière se voilèrent de larmes: quoique la reine Bacchanal parût partager l'étourdissante gaieté de ceux qui l'entouraient, quoique sa figure fût radieuse, quoiqu'elle parût jouir de tout l'éclat d'un luxe passager, elle la plaignait sincèrement… elle… pauvre malheureuse, presque vêtue de haillons, qui venait au point du jour chercher du travail pour la journée et pour la nuit… La Mayeux avait oublié la foule pour contempler sa soeur, qu'elle aimait tendrement, d'autant plus tendrement qu'elle la croyait à plaindre… Les yeux fixés sur cette joyeuse et belle fille, sa pâle et douce figure exprimait une pitié touchante, un intérêt profond et douloureux.
Tout à coup, le brillant et gai coup d'oeil que la reine Bacchanal promenait sur la foule rencontra le triste et humide regard de la Mayeux…
— Ma soeur!! s'écria Céphyse. (Nous l'avons dit, c'était le nom de la reine Bacchanal.) Ma soeur!…
Et, leste comme une danseuse, d'un saut, la reine Bacchanal abandonna son trône ambulant, heureusement alors immobile, et se trouva devant la Mayeux, qu'elle embrassa avec effusion.
Tout ceci s'était passé si rapidement, que les compagnons de la reine Bacchanal, encore stupéfaits de la hardiesse de son saut périlleux, ne savaient à quoi l'attribuer; les masques qui entouraient la Mayeux s'écartèrent frappés de surprise, et la Mayeux, toute au bonheur d'embrasser sa soeur, à qui elle rendait ses caresses, ne songea pas au singulier contraste qui devait bientôt exciter l'étonnement et l'hilarité de la foule. Céphyse y songea la première, et, voulant épargner une humiliation à sa soeur, elle se retourna vers la voiture et dit:
— Rose-Pompon, jette-moi mon manteau… et vous, Nini-Moulin, ouvrez vite la portière.
La reine Bacchanal reçut le manteau. Elle en enveloppa prestement la Mayeux, avant que celle-ci, stupéfaite, eût pu faire un mouvement; puis la prenant par la main, elle lui dit:
— Viens… viens…
— Moi!… s'écria la Mayeux avec effroi, tu n'y penses pas?…
— Il faut absolument que je te parle… je demanderai un cabinet… où nous serons seules… Dépêche-toi… bonne petite soeur… Devant tout le monde… ne résiste pas… viens…