— Qu'est-ce que ça me faisait?… c'était une pure formalité, m'a dit l'homme d'affaires; et il disait vrai, puisqu'elle est échue il y a une quinzaine de jours et que je n'en ai pas entendu parler… Il me reste encore un millier de francs chez l'agent d'affaires, que j'ai pris pour caissier, vu qu'il avait la caisse… Et voilà, mon gros, comment je ribote à mort du matin au soir depuis mes dix mille francs, joyeux comme un pinson d'avoir quitté mon gueux de bourgeois, M. Tripeaud.
En prononçant ce nom, la physionomie de Jacques, jusqu'alors joyeuse, s'assombrit tout à coup. Céphyse, qui n'était plus sous l'impression pénible qui l'avait un moment absorbée, regarda Jacques avec inquiétude, car elle savait à quel point le nom de Tripeaud l'irritait.
— M. Tripeaud, reprit Couche-tout-nu, en voilà un qui rendrait les bons méchants, et les méchants pires… On dit: bon cavalier bon cheval; on devrait dire: bon maître, bon ouvrier… Misère de Dieu! quand je pense à cet homme-là!… Et Couche-tout-nu frappa violemment du poing sur la table.
— Voyons, Jacques, pense à autre chose, dit la reine Bacchanal.
Rose-Pompon… fais-le donc rire…
— Je n'en ai plus envie, de rire, répondit Jacques d'un ton brusque et encore animé par l'exaltation du vin, c'est plus fort que moi; quand je pense à cet homme-là… je m'exaspère! Fallait l'entendre: «Gredins d'ouvriers… canaille d'ouvriers! ils crient qu'ils n'ont pas de pain dans le ventre, disait M. Tripeaud, _eh bien! on leur y mettra des baïonnettes__[16]__!_… ça les calmera…» Et les enfants… dans sa fabrique… fallait les voir… pauvres petits… travaillant aussi longtemps que des hommes… s'exténuant et crevant à la douzaine… Mais, bah! après tout, ceux-là morts, il en venait toujours bien d'autres… Ce n'est pas comme des chevaux, qu'on ne peut remplacer qu'en payant.
— Allons, décidément, vous n'aimez pas votre ancien patron, dit Dumoulin, de plus en plus surpris de l'air sombre et soucieux de son amphitryon, et regrettant que la conversation eût pris ce tour sérieux; aussi dit-il quelques mots à l'oreille de la reine Bacchanal, qui lui répondit par un signe d'intelligence.
— Non… je n'aime pas M. Tripeaud, reprit Couche-tout-nu; je le hais, savez-vous pourquoi! c'est de sa faute autant que de la mienne si je suis devenu un bambocheur. Je ne dis pas ça pour me vanter, mais c'est vrai… Étant gamin et apprenti chez lui, j'étais tout coeur, tout ardeur, et si enragé pour l'ouvrage que j'ôtais ma chemise pour travailler; c'est même à propos de ça qu'on m'a baptisé Couche-tout-nu… Eh bien! j'avais beau me tuer, m'éreinter… jamais un mot pour m'encourager; j'arrivais le premier à l'atelier, j'en sortais le dernier… rien; on ne s'en apercevait seulement pas. Un jour je suis blessé sur la mécanique… on me porte à l'hôpital… j'en sors… tout faible encore; c'est égal, je reprends mon travail… je ne me rebutais pas; les autres, qui savaient de quoi il retournait et qui connaissaient le patron, avaient beau me dire: «Est-il serin de s'échiner ainsi, ce petit-là!… qu'est-ce qu'il en retirera!… Mais fais donc ton ouvrage tout juste, imbécile, il n'en sera ni plus ou moins.» C'est égal, j'allais toujours; enfin un jour, un vieux brave homme, qu'on appelait le père Arsène — il travaillait depuis longtemps dans la maison et c'était un modèle de conduite - - un jour donc, le père Arsène est mis à la porte, parce que ses forces diminuaient trop. C'était pour lui le coup de la mort; il avait une femme infirme, et à son âge, faible comme il était, il ne pouvait se placer ailleurs… Quand le chef d'atelier lui apprend son renvoi, le pauvre bonhomme ne pouvait pas le croire; il se met à pleurer de désespoir. En ce moment M. Tripeaud passe… le père Arsène le supplie à mains jointes de le garder à moitié prix. «Ah çà! lui dit M. Tripeaud en levant les épaules, est-ce que tu crois que je vais faire de ma fabrique une maison d'invalides? Tu ne peux plus travailler, va-t'en! — Mais j'ai travaillé pendant quarante ans de ma vie, qu'est-ce que vous voulez que je devienne, mon Dieu? disait le pauvre père Arsène. — Est-ce que ça me regarde, moi?» lui répond M. Tripeaud et, s'adressant à son commis: «Faites le décompte de sa semaine et qu'il file.» Le père Arsène a filé, oui il a filé… mais, le soir, lui et sa vieille femme se sont asphyxiés. Or, voyez-vous, j'étais gamin; mais l'histoire du père Arsène m'a appris une chose: c'est qu'on avait beau se crever de travail, ça ne profitait jamais qu'aux bourgeois, qu'ils ne vous en savaient seulement pas gré, et qu'on n'avait en perspective pour ses vieux jours que le coin d'une borne pour y crever. Alors, tout mon bon feu s'était éteint; je me suis dit: qu'est-ce qu'il m'en reviendra de faire plus que je ne dois? Est-ce que quand mon travail rapporte des monceaux d'or à M. Tripeaud j'en ai seulement un atome? Aussi, comme je n'avais aucun avantage d'amour-propre ou d'intérêt à travailler, j'ai pris le travail en dégoût, j'ai fait tout juste ce qu'il fallait pour gagner ma paye; je suis devenu flâneur, paresseux, bambocheur, et je me disais: Quand ça m'ennuiera par trop de travailler, je ferai comme le père Arsène et sa femme…
Pendant que Jacques se laissait emporter malgré lui à ces pensées amères, les autres convives, avertis par la pantomime expressive de Dumoulin et de la reine Bacchanal, s'étaient tacitement concertés; aussi, à un signe de la reine Bacchanal, qui sauta sur la table, renversant du pied les bouteilles et les verres, tous se levèrent, en criant, avec accompagnement de la crécelle de Nini- Moulin:
— La Tulipe orageuse!… on demande le quadrille de la Tulipe orageuse!
À ces cris joyeux, qui éclatèrent comme une bombe, Jacques tressaillit; puis, après avoir regardé ses convives avec étonnement, il passa la main sur son front comme pour chasser les idées pénibles qui le dominaient, et s'écria: