— Je t'entends… dit Céphyse en rougissant; mais j'aimerais mieux cent fois la mort qu'une telle vie…

— Et tu aurais raison… car dans ce cas-là, vois-tu, ajouta Jacques d'une voix sourde et concentrée, je t'y aiderais… à mourir.

— J'y compte bien, Jacques… répondit Céphyse en embrassant son amant avec exaltation; puis elle ajouta tristement:

— Vois-tu, c'était comme un pressentiment lorsque, tout à l'heure, je me suis sentie toute chagrine, sans savoir pourquoi, au milieu de notre gaieté… et que je buvais au choléra… pour qu'il nous fasse mourir ensemble…

— Eh bien… qui sait s'il ne viendra pas, le choléra? reprit Jacques d'un air sombre, ça nous épargnerait le charbon, nous n'aurons seulement pas peut-être de quoi en acheter…

— Je ne peux te dire qu'une chose, Jacques, c'est que pour vivre et pour mourir ensemble tu me trouveras toujours.

— Allons, essuie tes yeux, reprit-il avec une profonde émotion.
Ne faisons pas d'enfantillages devant ces hommes…

Quelques minutes après, le fiacre se dirigea vers le logis de Jacques, où il devait changer de vêtements avant de se rendre à la prison pour dettes.

* * * *

Répétons-le, à propos de la soeur de la Mayeux (il est des choses qu'on ne saurait trop redire): l'une des plus funestes conséquences de l'inorganisation du travail est l'insuffisance du salaire. L'insuffisance du salaire force inévitablement le plus grand nombre des jeunes filles, ainsi mal rétribuées, à chercher le moyen de vivre en formant des liaisons qui les dépravent. Tantôt elles reçoivent une modique somme de leur amant, qui, jointe au produit de leur labeur, aide à leur existence. Tantôt, comme la soeur de la Mayeux, elles abandonnent complètement le travail et font vie commune avec l'homme qu'elles choisissent, lorsque celui-ci peut suffire à cette dépense; alors, et durant ce temps de plaisir et de fainéantise, la lèpre incurable de l'oisiveté envahit à tout jamais ces malheureuses. Ceci est la première phase de la dégradation que la coupable insouciance de la société impose à un nombre immense d'ouvrières, nées pourtant avec des instincts de pudeur, de droiture et d'honnêteté. Au bout d'un certain temps, leur amant les délaisse, quelquefois lorsqu'elles sont mères. D'autres fois, une folle prodigalité conduit l'imprévoyant en prison; alors la jeune fille se trouve seule, abandonnée, sans moyens d'existence. Celles qui ont conservé du coeur et de l'énergie se remettent au travail… le nombre en est bien rare.