— Alors, je dois renoncer à cet espoir, répondit timidement la Mayeux… Non que je refuse d'aller en journée; avant tout il faut vivre… mais… on exige des ouvrières une mise, sinon élégante, du moins convenable… et, je vous l'avoue sans honte, parce que ma pauvreté est honnête… je ne puis être mieux vêtue que je ne le suis.
— Qu'à cela ne tienne… dit vivement Florine, on vous donnera les moyens de vous vêtir convenablement.
La Mayeux regarda Florine avec une surprise croissante. Ces offres étaient si fort au-delà de ce qu'elle pouvait espérer et de ce que le ouvrières gagnent généralement, que la Mayeux pouvait à peine y croire.
— Mais… reprit-elle avec hésitation, pour quel motif serait-on si généreux envers moi, mademoiselle? De quelle façon pourrais-je donc mériter un salaire si élevé?
Florine tressaillit. Un élan de coeur et de bon naturel, le désir d'être utile à la Mayeux, dont la douceur et la résignation l'intéressaient vivement, l'avaient entraînée à une proposition irréfléchie; elle savait à quel prix la Mayeux pourrait obtenir les avantages qu'elle lui proposait, et seulement alors elle se demanda si la jeune ouvrière consentirait jamais à accepter une pareille condition. Malheureusement, Florine s'était trop avancée, elle ne put se résoudre à oser tout dire à la Mayeux. Elle résolut donc d'abandonner l'avenir aux scrupules de la jeune ouvrière; puis enfin comme ceux qui ont failli sont ordinairement peu disposés à croire à l'infaillibilité des autres, Florine se dit que peut-être la Mayeux, dans la position désespérée où elle se trouvait, aurait moins de délicatesse qu'elle ne lui en supposait… Elle reprit donc:
— Je le conçois, mademoiselle, des offres si supérieures à ce que vous gagnez habituellement vous étonnent; mais je dois vous dire qu'il s'agit d'une institution pieuse, destinée à procurer de l'ouvrage ou de l'emploi aux femmes méritantes et dans le besoin… Cet établissement, qui s'appelle Sainte-Marie, se charge de placer soit des domestiques, soit des ouvrières à la journée… Or, l'oeuvre est dirigée par des personnes si charitables, qu'elles fournissent même une espèce de trousseau lorsque les ouvrières qu'elles prennent sous leur protection ne sont pas assez convenablement vêtues pour aller remplir les fonctions auxquelles on les destine.
Cette explication fort plausible des offres _magnifiques _de Florine devait satisfaire la Mayeux, puisque après tout il s'agissait d'une oeuvre de bienfaisance.
— Ainsi, je comprends le taux élevé du salaire dont vous me parlez, mademoiselle, reprit la Mayeux; seulement je n'ai aucune recommandation pour être protégée par les personnes charitables qui dirigent cet établissement.
— Vous souffrez, vous êtes laborieuse, honnête, ce sont des droits suffisants… Seulement, je dois vous prévenir que l'on vous demandera si vous remplissez exactement vos devoirs religieux.
— Personne plus que moi, mademoiselle, n'aime et bénit Dieu, dit la Mayeux avec une fermeté douce; mais les pratiques de certains devoirs sont une affaire de conscience, et je préférerais renoncer au patronage dont vous me parlez, s'il devait avoir quelque exigence à ce sujet…