— Je peux vous raconter cela, ma bonne fille… Ça nous aidera à passer le temps… et il me dure, allez… Puis s'interrompant:

— Est-ce que ce n'est pas une demie qui vient de sonner?

— Oui… monsieur Dagobert; c'est huit heures et demie.

— Encore une heure et demie, dit Dagobert, d'une voix sourde.
Puis il ajouta:

— Voici ce que j'ai vu… Tantôt, en passant dans une rue, je ne sais laquelle, mes yeux ont été machinalement attirés par une énorme affiche rouge, en tête de laquelle on voyait une panthère noire dévorant un cheval blanc… À cette vue, mon sang n'a fait qu'un tour; parce que vous saurez, ma bonne Mayeux, qu'une panthère noire a dévoré un pauvre cheval blanc que j'avais, le compagnon de Rabat-Joie que voilà… et qu'on appelait Jovial…

À ce nom, autrefois si familier pour lui, Rabat-Joie, couché aux pieds de la Mayeux, releva brusquement la tête et regarda Dagobert.

— Voyez-vous… les bêtes ont de la mémoire, il se le rappelle, dit le soldat en soupirant lui-même à ce souvenir. Puis, s'adressant à son chien:

— Tu t'en souviens donc, de Jovial?

En entendant de nouveau ce nom prononcé par son maître d'une voix émue, Rabat-Joie grogna et jappa doucement comme pour affirmer qu'il n'avait pas oublié son vieux camarade de route.

— En effet, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est un triste rapprochement que de trouver en tête de cette affiche cette panthère noire dévorant un cheval.