— Qu'avez-vous deviné, monsieur?
— Vous allez le savoir… le médecin a dit à Djalma, avant de se retirer: «Votre blessure est en bon état mais la fatigue du voyage pourrait l'enflammer; il serait bon demain dans la journée de prendre une potion calmante que je vais préparer ce soir afin de l'avoir toute prête dans la voiture…» Le calcul du médecin était simple, ajouta Faringhea.
Le lendemain (qui est aujourd'hui), le prince prenait la potion sur les quatre ou cinq heures du soir… bientôt il s'endormait profondément… Le médecin, inquiet, faisait arrêter la voiture dans la soirée… déclarait qu'il y avait du danger à continuer la route… passait la nuit dans une auberge, et s'établissait auprès du prince, dont l'assoupissement n'aurait cessé qu'à l'heure qui vous convenait. Tel était votre dessein; il m'a paru habilement projeté, j'ai voulu m'en servir pour moi-même, et j'ai réussi.
— Tout ce que vous dites là, mon cher monsieur, dit Rodin en rongeant ses ongles, est de l'hébreu pour moi.
— Toujours, sans doute, à cause de mon accent… mais, dites- moi… connaissez-vous l'array-mow?
— Non.
— Tant pis, c'est une admirable production de l'île de Java, si fertile en poisons.
— Eh! que m'importe? dit Rodin d'une voix brève et pouvant à peine dissimuler son anxiété croissante.
— Cela vous importe beaucoup. Nous autres fils de Bohwanie, nous avons horreur de répandre le sang, reprit Faringhea; mais, pour passer impunément le lacet autour du cou de nos victimes, nous attendons qu'elles soient endormies… Lorsque leur sommeil n'est pas assez profond, nous l'augmentons à notre gré; nous sommes très adroits dans notre oeuvre: le serpent n'est pas plus subtil, le lion plus audacieux. Djalma porte nos marques… L'array-mow est une poudre impalpable; en en faisant respirer quelques parcelles pendant le sommeil, ou en le mêlant au tabac d'une pipe pendant qu'on veille, on jette sa victime dans un assoupissement dont rien ne peut la tirer. Si l'on craint de donner une dose trop forte à la fois, on en fait aspirer plusieurs fois durant le sommeil et on prolonge ainsi sans danger autant de temps que l'homme peut rester sans boire ni manger… trente ou quarante heures environ… Vous voyez combien l'usage de l'opium est grossier auprès de ce divin narcotique… J'en avais apporté de Java une certaine quantité… par simple curiosité… sans oublier le contrepoison.
— Ah! il y a un contrepoison? dit machinalement Rodin.