— Comment, monsieur, reprit Rodin, vous venez ici, dans une maison respectable, vous vanter d'avoir dérobé une correspondance, étranglé celui-ci, empoisonné celui-là avec un narcotique! Mais c'est du délire, monsieur; j'ai voulu vous écouter jusqu'à la fin, pour voir jusqu'où vous pousseriez l'audace… Car il n'y a qu'un monstrueux scélérat qui puisse venir se targuer de si épouvantables forfaits; mais je veux bien croire qu'ils n'existent que dans votre imagination.

En prononçant ces mots avec une sorte d'animation qui ne lui était pas habituelle, Rodin se leva, et, tout en marchant, s'approcha peu à peu de la cheminée pendant que Faringhea, ne revenant pas de sa surprise, le regardait en silence; pourtant, au bout de quelques instants, il reprit d'un air sombre et farouche:

— Prenez garde, frère… ne me forcez pas à vous prouver que j'ai dit la vérité.

— Allons donc, monsieur! il faut venir des antipodes pour croire les Français si faciles à duper. Vous avez, dites-vous, la prudence du serpent et le courage du lion. J'ignore si vous êtes un lion courageux, mais pour serpent prudent… je le nie. Comment! vous avez une lettre de M. Josué qui peut me compromettre (en admettant que tout ceci ne soit pas une fable); le prince Djalma est plongé dans une torpeur qui sert mes projets et dont vous seul le pouvez faire sortir; vous pouvez enfin, dites-vous, porter un coup terrible à mes intérêts, et vous ne réfléchissez pas, lion terrible, serpent subtil, qu'il ne s'agit pour moi que de gagner vingt-quatre heures. Or, vous arrivez du fond de l'Inde à Paris; vous êtes étranger et inconnu à tous, vous me croyez aussi scélérat que vous, puisque vous m'appelez frère, et vous ne songez pas que vous êtes ici en mon pouvoir; que cette rue est solitaire, cette maison écartée, que je puis avoir ici sur-le- champ trois ou quatre personnes capables de vous garrotter en une seconde, tout étrangleur que vous êtes!… et cela seulement en tirant le cordon de cette sonnette, ajouta Rodin en le prenant en effet à la main. N'ayez donc pas peur, ajouta-t-il avec un sourire diabolique en voyant Faringhea faire un brusque mouvement de surprise et de frayeur; est-ce que je vous préviendrais si je voulais agir de la sorte?… Voyons, répondez… Une fois garrotté et mis en lieu de sûreté pendant vingt-quatre heures, comment pourriez-vous me nuire? Ne me serait-il pas alors facile de m'emparer des papiers de Josué, de la médaille de Djalma, qui, plongé dans un assoupissement jusqu'à demain soir, ne m'inquiéterait plus?… Vous le voyez donc bien, monsieur, vos menaces sont vaines… parce qu'elles reposent sur des mensonges… parce qu'il n'est pas vrai que le prince Djalma soit ici en votre pouvoir… Allez… sortez d'ici, et une autre fois, quand vous voudrez faire des dupes, adressez-vous mieux.

Faringhea restait frappé de stupeur; tout ce qu'il venait d'entendre lui semblait très probable; Rodin pouvait s'emparer de lui, de la lettre de Josué, de la médaille, et, en le retenant prisonnier, rendre impossible le réveil de Djalma; et pourtant Rodin lui ordonnait de sortir, à lui, Faringhea, qui se croyait si redoutable.

À force de chercher les motifs de la conduite inexplicable du_ socius_, le métis s'imagina, et en effet il ne pouvait penser autre chose, que Rodin, malgré les preuves qu'il apportait, ne croyait pas que Djalma fût en son pouvoir; de la sorte, le dédain du correspondant de Josué s'expliquait naturellement. Rodin jouait un coup d'une grande hardiesse et d'une grande habileté; aussi, tout en ayant l'air de grommeler entre ses dents d'un air courroucé, il observait en dessous, mais avec une anxiété dévorante, la physionomie de l'Étrangleur. Celui-ci, presque certain d'avoir pénétré le secret motif de la conduite de Rodin, reprit:

— Je vais sortir… mais un mot encore… vous croyez que je mens…

— J'en suis certain, vous m'avez débité un tissu de fables; j'ai perdu beaucoup de temps à les écouter, faites-moi grâce du reste… Il est tard, veuillez me laisser seul.

— Une minute encore… vous êtes un homme, je le vois, à qui l'on ne doit rien cacher, dit Faringhea. À cette heure, je ne puis attendre de Djalma qu'une espèce d'aumône et un mépris écrasant, car, du caractère dont il est, lui dire: donnez-moi beaucoup, parce que, pouvant vous trahir, je ne l'ai pas fait… ce serait m'attirer son courroux et son dédain… J'aurais pu vingt fois le tuer… mais son jour n'est pas encore venu, dit l'Étrangleur d'un air sombre, et pour attendre ce jour… et d'autres funestes jours, il me faut de l'or, beaucoup d'or… vous seul pouvez m'en donner en payant ma trahison envers Djalma, parce qu'à vous seul elle profite. Vous refusez de m'entendre, parce que vous me croyez menteur… j'ai pris l'adresse de l'auberge où nous sommes descendus, la voici. Envoyez quelqu'un s'assurer de la vérité de ce que je dis, alors, vous me croirez; mais le prix de ma trahison sera cher. Je vous l'ai dit, je vous demanderai beaucoup.

Ce disant, Faringhea offrait à Rodin une adresse imprimée: le socius, qui suivait du coin de l'oeil tous les mouvements de Faringhea, fit semblant, d'être profondément absorbé, de ne pas l'entendre et ne répondit rien.