Samuel la regarda, et, la voyant profondément accablée, lui dit avec une expression de tendresse inquiète:
— Qu'avez-vous?… mon Dieu, qu'avez-vous?
— Le 19 octobre… 1826… dit-elle lentement les yeux toujours fixes, et en serrant plus étroitement encore dans sa main la tresse de cheveux noirs qu'elle portait au cou. C'est une date funeste… Samuel… bien funeste… c'est celle de la dernière lettre que nous avons reçue de…
Bethsabée ne put continuer, elle poussa un long gémissement et cacha sa figure dans ses mains.
— Ah! je vous entends, reprit le vieillard d'une voix altérée, un père peut être distrait par de graves préoccupations, mais, hélas! le coeur d'une mère est toujours en éveil.
Et jetant sa plume sur la table, Samuel appuya son front sur ses mains avec accablement. Bethsabée reprit bientôt, comme si elle se fût douloureusement complue dans ses cruels souvenirs:
— Oui… ce jour est le dernier où notre fils Abel nous écrivit d'Allemagne en nous annonçant qu'il venait d'employer, selon vos ordres, les fonds qu'il avait emportés d'ici… et qu'il allait se rendre en Pologne pour une autre opération…
— Et en Pologne… il a trouvé la mort d'un martyr, reprit Samuel; sans motifs, sans preuve, car rien n'était plus faux, on l'a injustement accusé de venir organiser la contrebande… et le gouvernement russe, le traitant comme on traite nos frères et soeurs dans ces pays de cruelle tyrannie, l'a fait condamner à l'affreux supplice du knout… sans vouloir le voir ni l'entendre… À quoi bon… entendre un juif?… Qu'est-ce qu'un juif? une créature encore bien au-dessous d'un serf… Ne leur reproche-t-on pas, dans ce pays, tous les vices qu'engendre le dégradant servage où on les plonge? Un juif expirant sous le bâton! qui irait s'en inquiéter?
— Et notre pauvre Abel, si doux, si loyal, est mort sous le fouet… moitié de honte, moitié de douleur, dit Bethsabée en tressaillant. Un de nos frères de Pologne a obtenu à grand'peine la permission de l'ensevelir… Il a coupé ses beaux cheveux noirs… et ces cheveux avec ce morceau de linge, taché du sang de notre cher fils, c'est tout ce qui nous reste de lui! s'écria Bethsabée.
Et elle couvrait de baisers convulsifs la tresse de cheveux et le reliquaire.