— Rien de plus simple. Bethsabée… tout le monde sait qu'en quatorze ans un capital est doublé par la seule accumulation et composition de ses intérêts à 5 pour 100; maintenant réfléchissez qu'en cent cinquante ans il y a dix fois quatorze ans… que ces cent cinquante premiers mille francs ont été ainsi doublés et martingalés; ce qui vous étonne vous paraîtra tout simple. En 1682, M. de Rennepont a confié à mon grand-père 150, 000 francs; cette somme, capitalisée ainsi que je vous l'ai dit, a dû produire en 1696, quatorze années après, 300, 000 francs. Ceux-ci, doublés en 1710, ont produit 600, 000 francs. Lors de la mort de mon grand-père, en 1719, la somme à faire valoir était déjà de près d'un million; en 1724; elle aurait dû monter à 1 million 200, 000 francs; en 1738, à 2 millions 400, 000 francs; en 1752, deux ans après ma naissance, à 4 millions 800, 000 francs; en 1766, à 9 millions 600, 000 francs; en 1780, à 19 millions 200, 000 francs; en 1794, douze ans après la mort de mon père, à 38 millions 400, 000 francs; en 1808, à 76 millions 800, 000 francs; en 1822, à 153 millions 600, 000 francs; et aujourd'hui, en composant les intérêts de dix années, elle devrait être au moins de 225 millions environ. Mais des pertes, des non-valeurs et des frais inévitables, dont le compte est d'ailleurs ici rigoureusement établi, ont réduit cette somme à 212 millions 175, 000 francs en valeurs renfermées dans cette caisse.
— Maintenant je vous comprends, mon ami, reprit Bethsabée pensive, mais quelle incroyable puissance que celle de l'accumulation! et que d'admirables choses on pourrait faire pour l'avenir avec de faibles ressources au temps présent.
— Telle a été, sans doute, la pensée de M. de Rennepont; car, au dire de mon père, qui le tenait de mon aïeul, M. de Rennepont était un des plus grands esprits… de son temps, répondit Samuel en refermant la cassette de bois de cèdre.
— Dieu veuille que ses descendants soient dignes de cette fortune de roi, et en fassent un noble emploi! dit Bethsabée en se levant.
Le jour était complètement venu; sept heures du matin sonnèrent.
— Les maçons ne vont pas tarder à arriver, dit Samuel en replaçant la boîte de cèdre dans sa caisse de fer, dissimulée derrière la vieille armoire de chêne. Comme vous, Bethsabée, reprit-il, je suis curieux et inquiet de savoir quels sont les descendants de M. de Rennepont qui vont se présenter ici.
Deux ou trois coups vigoureusement frappés avec le marteau de fer de l'épaisse porte cochère retentirent dans la maison. L'aboiement des chiens de garde répondit à ce bruit. Samuel dit à sa femme:
— Ce sont sans doute les maçons que le notaire envoie avec un clerc; je vous en prie, réunissez toutes les clefs en trousseau avec leurs étiquettes; je vais revenir les prendre.
Ce disant, Samuel descendit assez lestement l'escalier, malgré son âge, s'approcha de la porte, ouvrit prudemment un guichet, et vit trois manoeuvres, en costume de maçon, accompagnés d'un jeune homme vêtu en noir.
— Que voulez-vous, messieurs? dit le juif avant d'ouvrir, afin de s'assurer encore de l'identité de ces personnages.