— Je n'y manquerai pas, monsieur, dit Samuel en sortant.
Le _socius _et Gabriel restèrent seuls. À la mansuétude adorable qui donnait habituellement aux beaux traits du missionnaire un charme si touchant, succédait en ce moment une remarquable expression de tristesse, de résolution et de sévérité. Rodin, n'ayant pas vu Gabriel depuis quelques jours, était gravement préoccupé du changement qu'il remarquait en lui; aussi l'avait-il observé silencieusement pendant le trajet de la rue des Postes à la rue Saint-François. Le jeune prêtre portait, comme d'habitude, une longue soutane noire qui faisait ressortir davantage encore la pâleur transparente de son visage. Lorsque le juif fut sorti, il dit à Rodin d'une voix ferme:
— M'apprendrez-vous enfin, monsieur, pourquoi, depuis plusieurs jours, il m'a été impossible de parler à Sa Révérence le père d'Aigrigny? pourquoi il a choisi cette maison pour m'accorder cet entretien?
— Il m'est impossible de répondre à ces questions, reprit froidement Rodin. Sa Révérence ne peut manquer d'arriver bientôt, elle vous entendra. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre révérend père a, autant que vous, cette entrevue à coeur: s'il a choisi cette maison pour cet entretien, c'est que vous avez intérêt à vous trouver ici… Vous le savez bien… quoique vous ayez affecté quelque étonnement en entendant le gardien parler d'un notaire.
Ce disant, Rodin attacha un regard scrutateur et inquiet sur Gabriel, dont la figure n'exprima rien autre chose que la surprise.
— Je ne vous comprends pas, répondit-il à Rodin. Quel intérêt puis-je avoir à me trouver ici, dans cette maison?
— Encore une fois, il est impossible que vous ne le sachiez pas, reprit Rodin, observant toujours Gabriel avec attention.
— Je vous ai dit, monsieur, que je l'ignorais, répondit celui-ci, presque blessé de l'insistance du socius.
_— _Et qu'est donc venue vous dire hier votre mère adoptive? pourquoi vous êtes-vous permis de la recevoir sans l'autorisation du révérend père d'Aigrigny, ainsi que je l'ai appris ce matin? Ne vous a-t-elle pas entretenu de certains papiers de famille trouvés sur vous lorsqu'elle vous a recueilli?
— Non, monsieur, dit Gabriel. À cette époque, ces papiers ont été remis au confesseur de ma mère adoptive; et, plus tard, ils ont passé entre les mains du révérend père d'Aigrigny. Pour la première fois, depuis bien longtemps, j'entends parler de ces papiers.