— Il est vrai, mon père, répondit Gabriel avec une douloureuse amertume; lorsque, épuisé, brisé par trois mois de solitude et d'épreuves, j'étais anéanti…; incapable de faire un mouvement, vous avez ouvert la porte de ma cellule… en me disant: «Si vous le voulez, levez-vous… marchez… vous êtes libre…» Hélas! les forces me manquaient; le seul désir de mon âme inerte, et depuis si longtemps paralysée, c'était le repos du sépulcre… aussi je prononçai des voeux irrévocables, et je retombai entre vos mains, comme un cadavre…
_— _Et jusqu'à présent, mon cher fils, vous n'aviez jamais failli à cette obéissance de cadavre… ainsi que l'a dit, en effet, notre glorieux fondateur… parce que plus cette obéissance est absolue, plus elle est méritoire.
Après un moment de silence, Gabriel reprit:
— Vous m'aviez toujours caché, mon père, les véritables fins de la compagnie dans laquelle j'entrais… L'abandon complet de ma volonté que je remettais à mes supérieurs m'était demandé au nom de la plus grande gloire de Dieu… mes voeux prononcés, je ne devais être entre vos mains qu'un instrument docile, obéissant; mais je devais être employé, me disiez-vous, à une oeuvre sainte, belle et grande… Je vous crus, mon père; comment ne pas vous croire?… J'attendis: un événement funeste vint changer ma destinée… une maladie douloureuse, causée par…
— Mon fils! s'écria le père d'Aigrigny en interrompant Gabriel, il est inutile de rappeler ces circonstances.
— Pardonnez-moi, mon père, je dois tout vous rappeler… j'ai le droit d'être entendu; je ne veux passer sous silence aucun des faits qui m'ont dicté la résolution immuable que j'ai à vous annoncer.
— Parlez donc, mon fils, dit le père d'Aigrigny en fronçant les sourcils, et paraissant effrayé de ce qu'allait dire le jeune prêtre, dont les joues, jusqu'alors pâles, se couvrirent d'une vive rougeur.
— Six mois avant mon départ pour l'Amérique, reprit Gabriel en baissant les yeux, vous m'avez prévenu que vous me destiniez à la confession… et… pour me préparer à ce saint mystère… vous m'avez remis un livre…
Gabriel hésita de nouveau. Sa rougeur augmenta. Le père d'Aigrigny contint à peine un mouvement d'impatience et de colère.
— Vous m'avez remis un livre, reprit le jeune prêtre en faisant un effort sur lui-même, un livre contenant les questions qu'un confesseur peut adresser aux jeunes garçons… aux jeunes filles… et aux femmes mariées… lorsqu'ils se présentent au tribunal de la pénitence… Mon Dieu! ajouta Gabriel en tressaillant à ce souvenir, je n'oublierai jamais ce moment terrible… c'était le soir… Je me retirai dans ma chambre… emportant ce livre, composé, m'aviez-vous dit, par un de nos pères, et complété par un saint évêque[26]. Plein de respect, de confiance et de foi… j'ouvris ces pages… D'abord je ne compris pas… Puis, enfin… je compris… Alors je fus saisi de honte et d'horreur, frappé de stupeur; à peine j'eus la force de fermer d'une main tremblante cet abominable livre… et je courus chez vous, mon père… m'accuser d'avoir involontairement jeté les yeux sur ces pages sans nom… que par erreur vous aviez mises entre mes mains.