— Continuez, mon cher fils… j'ai hâte de savoir à quelle résolution vous vous êtes arrêté.

— Je vais vous le dire dans un instant, mon père. J'arrivai à Charlestown… Le supérieur de notre établissement dans cette ville, à qui je fis part de mes doutes sur le but de la compagnie, se chargea de les éclaircir; avec une franchise effrayante, il me dévoila son but… où tendaient non pas peut-être tous les membres de la compagnie, car un grand nombre partageaient mon ignorance, mais le but que ses chefs ont opiniâtrement poursuivi depuis la fondation de l'ordre… Je fus épouvanté… Je lus les casuistes… Oh! alors, mon père, ce fut une nouvelle et effrayante révélation, lorsqu'à chaque page de ces livres écrits par nos pères je lus l'excuse, la justification du _vol, _de la _calomnie, _du _viol, _de _l'adultère, _du _parjure, _du _meurtre, _du _régicide__[27]__… _Lorsque je pensai que moi, prêtre d'un Dieu de charité, de justice, de pardon et d'amour, j'appartenais désormais à une compagnie dont les chefs professaient de pareilles doctrines et s'en glorifiaient, je fis à Dieu le serment de rompre à jamais les liens qui m'attachaient à elle!

À ces mots de Gabriel, le père d'Aigrigny et Rodin échangèrent un regard terrible: tout était perdu, leur proie leur échappait.

Gabriel, profondément ému des souvenirs qu'il évoquait, ne s'aperçut pas de ce mouvement du révérend père et du _socius _et continua:

— Malgré ma résolution, mon père, de quitter la compagnie, la découverte que j'avais faite me fut bien douloureuse… Ah! croyez-moi, pour une âme juste et bonne, rien n'est plus affreux que d'avoir à renoncer à ce qu'elle a respecté et à le renier. Je souffrais tellement que, en songeant aux dangers de ma mission, j'espérais avec une joie secrète que Dieu me rappellerait peut- être à lui dans cette circonstance… mais, au contraire, il a veillé sur moi avec une sollicitude providentielle.

Et ce disant, Gabriel tressaillit au souvenir de la femme mystérieuse qui lui avait sauvé la vie en Amérique. Puis, après un moment de silence, il reprit:

— Ma mission terminée, je suis revenu ici, mon père, décidé à vous prier de me rendre la liberté et de me délier de mes serments… Plusieurs fois, mais en vain, je vous demandai un entretien… hier, la Providence voulut que j'eusse une longue conversation avec ma mère adoptive; par elle j'ai appris la ruse dont on s'était servi pour forcer ma vocation, l'abus sacrilège que l'on a fait de la confession pour l'engager à confier à d'autres personnes les orphelines qu'une mère mourante avait remises aux mains d'un loyal soldat. Vous le comprenez, mon père, si j'avais pu hésiter encore à vouloir rompre ces liens, ce que j'ai appris hier eût rendu ma décision irrévocable… Mais à ce moment solennel, mon père, je dois vous dire que je n'accuse pas la compagnie tout entière; bien des hommes simples, crédules et confiants comme moi en font sans doute partie… Dans leur aveuglement… instrument dociles, ils ignorent l'oeuvre à laquelle on les fait concourir… je les plains, et je prierai Dieu de les éclairer comme il m'a éclairé.

_— _Ainsi, mon fils, dit le père d'Aigrigny en se levant, livide et atterré, vous venez me demander de briser les liens qui vous attachent à la compagnie?

— Oui, mon père… j'ai fait un serment entre vos mains, et je vous prie de me délier de ce serment.

— Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements librement pris autrefois par vous soient considérés comme vains et non avenus?