Le père d'Aigrigny eut alors autant de peine à contenir sa joie que naguère il avait eu de peine à cacher sa terreur; pourtant, il parut assez calme et dit à Gabriel:

— Je n'attendais pas moins de vous, mon cher fils. Puis il fit un signe à Rodin pour l'engager à intervenir. Celui-ci comprit parfaitement son supérieur; il quitta la cheminée, se rapprocha de Gabriel, s'appuya sur une table où l'on voyait une écritoire et du papier; puis, se mettant à _tambouriner _machinalement sur le bureau du bout de ses doigts noueux, à ongles plats et sales, il dit au père d'Aigrigny:

— Tout ceci est bel et bon… mais monsieur votre cher fils vous donne pour toute garantie de sa promesse… un serment… et c'est peu…

— Monsieur! s'écria Gabriel.

— Permettez, dit froidement Rodin, la loi, ne reconnaissant pas notre existence, ne peut reconnaître les dons faits en faveur de la compagnie… Vous pouvez donc reprendre demain ce que vous aurez donné aujourd'hui…

— Et mon serment, monsieur! s'écria Gabriel. Rodin le regarda fixement, et lui répondit:

— Votre serment?… mais vous avez aussi fait serment d'obéissance éternelle à la compagnie; vous avez juré de ne vous jamais séparer d'elle… et, aujourd'hui, de quel poids ce serment est-il pour vous?

Un moment Gabriel fut embarrassé; mais sentant bientôt combien la comparaison de Rodin était fausse, il se leva calme et digne, alla s'asseoir devant le bureau, y prit une plume, du papier, et écrivit ce qui suit:

«Devant Dieu, qui me voit et m'entend; devant vous, révérend père d'Aigrigny, et M. Rodin, témoins de mon serment, je renouvelle à cette heure, librement et volontairement, la donation entière et absolue que j'ai faite à la compagnie de Jésus, en la personne du révérend père d'Aigrigny, de tous les biens qui vont m'appartenir, quelle que soit la valeur de ces biens. Je jure, sous peine d'infamie, de remplir cette promesse irrévocable, dont, en mon âme et conscience, je regarde l'accomplissement comme l'acquit d'une dette de reconnaissance et un pieux devoir.

«Cette donation ayant pour but de rémunérer des services passés et de venir au secours des pauvres, l'avenir, quel qu'il soit, ne peut en rien la modifier; par cela même que je sais que _légalement _je pourrais un jour demander l'annulation de l'acte que je fais à cette heure de mon plein gré, je déclare que si je songeais jamais, en quelque circonstance que ce fût, à le révoquer, je mériterais le mépris et l'horreur des honnêtes gens.