— C'est bien, monsieur… je vais me dépêcher, répondit le clerc avec dépit. Et il suivit son patron, qui regagna en hâte la chambre où il avait laissé Rodin, Gabriel et le père d'Aigrigny.
Pendant ce temps Samuel, gravissant les degrés du perron, était arrivé devant la porte, récemment dégagée de la pierre, du fer et du plomb qui l'obstruaient. Ce fut avec une émotion profonde que le vieillard, après avoir cherché dans son trousseau de clefs celle dont il avait besoin, l'introduisit dans la serrure et fit rouler la porte sur ses gonds.
Aussitôt il se sentit frappé au visage par une bouffée d'air humide et froid, comme celui qui s'exhale d'une cave brusquement ouverte. La porte soigneusement refermée en dedans et à double tour, le juif s'avança dans le vestibule, éclairé par une sorte de trèfle vitré ménagé au-dessus du cintre de la porte: les carreaux avaient à la longue perdu leur transparence et ressemblaient à du verre dépoli. Ce vestibule, dallé de losanges de marbre alternativement blanc et noir, était vaste, sonore, et formait la cage d'un grand escalier conduisant au premier étage. Les murailles, de pierre lisse et unie, n'offraient pas la moindre apparence de dégradation ou d'humidité; la rampe de fer forgé ne présentait pas la moindre trace de rouille; elle était soudée, au- dessus de la première marche, à un fût de colonne en granite gris, qui soutenait une statue de marbre noir représentant un nègre portant une torchère. L'aspect de cette figure était étrange, les prunelles de ses yeux étaient de marbre blanc.
Le bruit de la marche pesante du juif résonnait sous la haute coupole de ce vestibule; le petit-fils d'Isaac Samuel éprouva un sentiment mélancolique en songeant que les pas de son aïeul avaient sans doute retenti les derniers dans cette demeure, dont il avait fermé les portes cent cinquante ans auparavant: car l'ami fidèle en faveur duquel M. de Rennepont avait fait une vente simulée de cette maison s'était plus tard dessaisi de cet immeuble pour le mettre sous le nom du grand-père de Samuel, qui l'avait ainsi transmis à ses descendants, comme s'il se fût agi de son héritage.
À ces pensées, qui absorbaient Samuel, venait se joindre le souvenir de la lumière vue le matin à travers les sept ouvertures de la chape de plomb du belvédère; aussi, malgré la fermeté de son caractère, le vieillard ne put s'empêcher de tressaillir lorsque, après avoir pris une seconde clef à son trousseau, clef sur laquelle on lisait: _clef du salon rouge, _il ouvrit une grande porte à deux battants, conduisant aux appartements intérieurs. La fenêtre qui, seule de toutes celles de la maison, avait été ouverte, éclairait cette vaste pièce, tendue de damas dont la teinte pourpre foncé n'avait pas subi la moindre altération; un épais tapis de Turquie couvrait le plancher; de grands fauteuils de bois doré dans le style sévère du siècle de Louis XIV étaient symétriquement rangés le long des murs; une seconde porte, donnant dans une autre pièce, faisait face à la porte d'entrée; leur boiserie ainsi que la corniche qui encadrait le plafond était blanche, rehaussée de filets et de moulures d'or bruni. De chaque côté de cette porte étaient placés deux grands meubles de Boulle incrustés de cuivre et d'étain, supportant des garnitures de vase de Céladon; la fenêtre, drapée de lourds rideaux de damas à crépines surmontées d'une pente découpée dont chaque dent se terminait par un gland de soie, faisait face à la cheminée de marbre bleu-turquin orné de baguettes de cuivre ciselé. De riches candélabres et une pendule du même style que l'ameublement se reflétaient dans une glace de Venise à biseaux. Une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi, était placée au centre de ce salon.
En s'approchant de cette table, Samuel vit un morceau de vélin blanc, portant ces mots:
Dans cette salle sera ouvert mon testament… les autres appartements demeureront clos jusques après la lecture de mes dernières volontés.
M. DE R.
— Oui, dit le juif en contemplant avec émotion ces lignes tracées depuis si longtemps, cette recommandation est aussi celle qui m'avait été transmise par mon père, car il paraît que les autres pièces de cette maison sont remplies d'objets auxquels M. de Rennepont attachait un grand prix, non pour leur valeur, mais pour leur origine, et que la _salle de deuil _est une salle étrange et mystérieuse. Mais, ajouta Samuel en tirant de la poche de sa houppelande un registre recouvert en chagrin noir, garni d'un fermoir de cuivre à serrure, dont il retira la clef après l'avoir posée sur la table, voici l'état des valeurs en caisse, il m'a été ordonné de l'apporter ici avant l'arrivée des héritiers.
Le plus profond silence régnait dans ce salon au moment où Samuel venait de placer le registre sur la table. Tout à coup la chose du monde à la fois la plus naturelle, et cependant la plus effrayante, le tira de sa rêverie. Dans la pièce voisine il entendit un timbre clair, argentin, sonner lentement dix heures…