— Il faut pourtant que tout ceci ait un terme, monsieur; si la calomnie pouvait m'atteindre, j'y répondrais victorieusement par les faits qui viennent de se produire… Pourquoi attribuer à d'odieuses combinaisons l'absence des héritiers au nom desquels ce soldat et son fils réclament si injurieusement? Pourquoi leur absence serait-elle moins explicable que celle de ce jeune Indien? que celle de M. Hardy, qui, ainsi que le dit cet homme de confiance, ignorait l'importance des intérêts qui l'appelaient ici? N'est-il pas plus probable que les filles de M. le maréchal Simon et que Mlle de Cardoville, par des raisons très naturelles, n'ont pu se présenter ici ce matin? Encore une fois, ceci a trop duré; je crois que M. le notaire pensera comme moi que cette révélation de nouveaux héritiers ne change absolument rien à la question que j'avais l'honneur de lui poser tout à l'heure, à savoir que, comme mandataire des pauvres, auxquels M. l'abbé Gabriel a fait don de tout ce qu'il possédait, je demeure, malgré sa tardive et illégale opposition, seul possesseur de ces biens, que je me suis engagé et que je m'engage encore, à la face de tous dans ce moment solennel, à employer pour la plus grande gloire du Seigneur… Veuillez répondre nettement, monsieur le notaire, et terminer ainsi une scène pénible pour tous…

— Monsieur, reprit le notaire d'une voix solennelle, en mon âme et conscience, au nom de la justice et de la loi, fidèle et impartial exécuteur des dernières volontés de M. Marius de Rennepont, je déclare que, par le fait de la donation de M. l'abbé Gabriel de Rennepont, vous êtes, vous, monsieur l'abbé d'Aigrigny, seul possesseur de ces biens, dont à l'heure même je vous mets en jouissance afin que vous en disposiez selon les voeux du donateur.

Ces mots, prononcés avec conviction et gravité, renversèrent les dernières et vagues espérances que les défenseurs des héritiers auraient encore pu conserver.

Samuel devint plus pâle qu'il ne l'était habituellement; il serra convulsivement la main de Bethsabée, qui s'était rapprochée de lui, et de grosses larmes coulèrent lentement sur les joues des deux vieillards.

Dagobert et Agricol étaient plongés dans un morne accablement; frappés du raisonnement du notaire, qui disait ne pouvoir accorder plus de créance et d'autorité à leur réclamation que les magistrats eux-mêmes ne leur en avaient accordées, ils se voyaient forcés de renoncer à tout espoir.

Gabriel souffrait plus que personne; il éprouvait de terribles remords en songeant que, par son aveuglement, il était la cause et l'instrument involontaire de cette abominable spoliation. Aussi, lorsque le notaire, après s'être assuré de la quantité des valeurs renfermées dans le coffre de cèdre, dit au père d'Aigrigny: «Prenez possession de cette cassette, monsieur,» Gabriel s'écria avec un découragement amer, un désespoir profond:

— Hélas! l'on dirait que, dans ces circonstances, une inexorable fatalité s'appesantit sur tous ceux qui sont dignes d'intérêt, d'affection ou de respect… Oh! mon Dieu! ajouta le jeune prêtre en joignant les mains avec ferveur, votre souveraine justice ne peut pas permettre le triomphe d'une pareille iniquité!!!

On eût dit que le ciel exauçait la prière du missionnaire… À peine eut-il parlé qu'il se passa une chose étrange.

Rodin, sans attendre la fin de l'invocation de Gabriel, avait, selon l'autorisation du notaire, enlevé la cassette entre ses bras, sans pouvoir retenir une violente aspiration de joie et de triomphe.

À ce moment même où le père d'Aigrigny et le _socius _se croyaient enfin possesseurs du trésor, la porte de l'appartement dans lequel on avait entendu sonner la pendule s'ouvrit tout à coup.