— Seriez-vous donc capables de nous aller dénoncer! demanda
Morok.
— Non, certes! dirent les bourgeois. Arrangez-vous… C'est un conseil d'amis que nous vous donnons… Faites-en votre profit, si vous voulez…
— Que m'importe la prison, à moi! s'écria le Prophète. Que je trouve seulement deux sabres… et vous verrez si demain matin je songe à ce que peut dire ou faire le bourgmestre!
— Qu'est-ce que vous ferez de deux sabres! demanda flegmatiquement Dagobert au Prophète.
— Quand vous en aurez un à la main, et moi un autre, vous verrez… Le Seigneur ordonne de soigner son honneur!…
Dagobert haussa les épaules, fit un paquet de son linge dans son mouchoir, essuya le savon, l'enveloppa soigneusement dans un petit sac de toile cirée, puis, sifflant entre ses dents son air favori de Tirlemont, il fit un pas en avant.
Le Prophète fronça les sourcils; il commençait à craindre que sa provocation ne fût vaine. Il fit deux pas à l'encontre de Dagobert, se plaça debout devant lui, comme pour lui barrer le passage, croisant ses bras sur sa poitrine, et le toisant avec la plus amère insolence, il lui dit:
— Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napoléon n'est bon qu'à faire le métier de lavandière, et il refuse de se battre!…
— Oui, il refuse de se battre… répondit Dagobert d'une voix ferme, mais en devenant d'une pâleur effrayante.
Jamais, peut-être, le soldat n'avait donné aux orphelines confiées à ses soins une marque plus éclatante de tendresse et de dévouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi impunément insulter et refuser de se battre, le sacrifice était immense.