Puis il tourna brusquement le dos au prophète, qui sortit lentement de la cour.
L'auberge du _Faucon Blanc _formait un parallélogramme. À l'une de ses extrémités s'élevait le bâtiment principal; à l'autre, des communs où se trouvaient quelques chambres louées à bas prix aux voyageurs pauvres; un passage voûté, pratiqué dans l'épaisseur de ce corps de logis, donnait sur la campagne; enfin, de chaque côté de la cour s'étendaient des remises et des hangars surmontés de greniers et de mansardes.
Dagobert, entrant dans une des écuries, alla prendre sur un coffre une ration d'avoine préparée pour son cheval; il la versa dans une vannette et l'agita en s'approchant de Jovial. À son grand étonnement, son vieux compagnon ne répondit pas par un hennissement joyeux au bruissement de l'avoine sur l'osier; inquiet, il appela Jovial d'une voix amie; mais celui-ci, au lieu de tourner aussitôt vers son maître son oeil intelligent et de frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile. De plus en plus surpris, le soldat s'approcha. À la lueur douteuse d'une lanterne d'écurie, il vit le pauvre animal dans une attitude qui annonçait l'épouvante, les jarrets à demi fléchis, la tête au vent, les oreilles couchées, les naseaux frissonnants; il raidissait sa longe comme s'il eût voulu la rompre, afin de s'éloigner de la cloison où s'appuyaient sa mangeoire et le râtelier; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons bleuâtres, et au lieu de se détacher lisse et argenté sur le fond sombre de l'écurie, son poil était partout _piqué; _c'est-à-dire terne et hérissé; enfin, de temps à autre, des tressaillements convulsifs agitaient son corps.
— Eh bien!… eh bien! mon vieux Jovial… dit le soldat en posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval, tu es donc comme ton maître… tu as peur? ajouta-t-il avec amertume, en songeant à l'offense qu'il avait dû supporter. Tu as peur… toi qui n'es pourtant pas poltron d'habitude…
Malgré les caresses et la voix de son maître, le cheval continua de donner des signes de terreur; pourtant il roidit moins sa longe, approcha ses naseaux de la main de Dagobert avec hésitation, et en flairant bruyamment, comme s'il eût douté que ce fût lui.
— Tu ne me connais plus! s'écria Dagobert, il se passe donc ici quelque chose d'extraordinaire? Et le soldat regarda autour de lui avec inquiétude.
L'écurie était spacieuse, sombre, et à peine éclairée par la lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d'innombrables toiles d'araignées; à l'autre extrémité, et séparés de Jovial de quelques places marquées par des barres, on voyait les trois vigoureux chevaux noirs du dompteur de bêtes… aussi tranquilles que Jovial était tremblant et effarouché.
Dagobert, frappé de ce singulier contraste, dont il devait bientôt avoir l'explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu à peu rassuré par la présence de son maître, lui lécha les mains, frotta sa tête contre lui, hennit doucement et lui donna enfin, comme d'habitude, mille témoignages d'affection.
— À la bonne heure!… Voilà comme j'aime à te voir, mon vieux Jovial, dit Dagobert en ramassant la vannette et en versant son contenu dans la mangeoire. Allons, mange… bon appétit! nous avons une longue étape à faire demain. Et surtout n'aie plus de ces folles peurs à propos de rien… Si ton camarade Rabat-Joie était ici… cela te rassurerait… mais il est avec les enfants; c'est leur gardien en mon absence… Voyons, mange donc… au lieu de me regarder.
Mais le cheval, après avoir remué son avoine du bout des lèvres comme pour obéir à son maître, n'y toucha plus, et se mit à mordiller la manche de la houppelande de Dagobert.