Les longs yeux de Djalma, semblables à des diamants noirs enchâssés dans une nacre bleuâtre, errent machinalement des fleurs exotiques au plafond; de temps à autre il approche de sa bouche le bout d'ambre du houka; puis, après une lente aspiration, entr'ouvrant ses lèvres rouges, fermement dessinées sur l'éblouissant émail de ses dents, il expire une petite spirale de fumée fraîchement aromatisée par l'eau de rose qu'elle traverse.
— Faut-il remettre du tabac dans le houka? dit l'homme agenouillé en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentués et sinistres de Faringhea l'Étrangleur.
Le jeune prince resta muet, soit que, dans son mépris oriental pour certaines races, il dédaignât de répondre au métis, soit qu'absorbé dans ses rêveries il ne l'eût pas entendu.
L'Étrangleur se tut, s'accroupit sur le tapis, puis, les jambes croisées, les coudes appuyés sur ses genoux, son menton dans ses deux mains et les yeux incessamment fixés sur Djalma, il attendit la réponse ou les ordres de celui dont le père était surnommé le Père du Généreux.
Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinité du meurtre avait-il accepté ou recherché des fonctions si humbles? Comment cet homme, d'une portée d'esprit peu vulgaire, cet homme dont l'éloquence passionnée, dont l'énergie avaient recruté tant de séides à la bonne oeuvre, s'était-il résigné à une condition si subalterne? Comment enfin cet homme, qui, profitant de l'aveuglement du jeune prince à son égard, pouvait offrir une si belle proie à Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja- Sing? Comment enfin s'exposait-il à la fréquente rencontre de Rodin, dont il était connu sous de fâcheux antécédents?
La suite de ce récit répondra à ces questions. L'on peut seulement dire à cette heure qu'après un long entretien qu'il avait eu la veille avec Rodin, l'Étrangleur l'avait quitté, l'oeil baissé, le maintien discret.
Après avoir gardé le silence pendant quelque temps, Djalma, tout en suivant du regard la bouffée de fumée blanchâtre qu'il venait de lancer dans l'espace, s'adressant à Faringhea sans tourner les yeux vers lui, lui dit dans ce langage à la fois hyperbolique et concis assez familier aux Orientaux:
— L'heure passe… le vieillard au coeur bon n'arrive pas… mais il viendra… Sa parole est sa parole…
— Sa parole est sa parole, monseigneur, répéta Faringhea d'un ton affirmatif; quand il a été vous trouver, il y a trois jours, dans cette maison où ces misérables, pour leurs méchants desseins, vous avaient conduit traîtreusement endormi, comme ils m'avaient endormi moi-même… moi, votre serviteur vigilant et dévoué… il vous a dit: «L'ami inconnu qui vous a envoyé chercher au château de Cardoville m'adresse à vous, prince: ayez confiance, suivez- moi; une demeure digne de vous est préparée.» Il vous a dit encore, monseigneur: «Consentez à ne pas sortir de cette maison jusqu'à mon retour; votre intérêt l'exige; dans trois jours vous me reverrez, alors toute liberté vous sera rendue…» Vous avez consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n'avez pas quitté cette maison.
— Et j'attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car cette solitude me pèse… Il doit y avoir tant de choses à admirer à Paris! Et surtout…