— Et c'est justement de ma blessure que je vais te parler… car, en vérité, plus j'y songe, plus l'aventure de cette jeune dame me paraît se relier à d'autres faits.

— Que dis-tu?

— Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses singulières aux environs de notre fabrique: d'abord, comme nous sommes en carême, un abbé de Paris, un grand bel homme, dit-on, est déjà venu prêcher dans le petit village de Villiers, qui n'est qu'à un quart de lieue de nos ateliers… Cet abbé a trouvé moyen, dans son prêche, de calomnier et d'attaquer M. Hardy.

— Comment cela?

— M. Hardy a fait une sorte de règlement imprimé, relatif à notre travail et aux droits dans les bénéfices qu'il nous accorde: ce règlement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples, de quelques préceptes de fraternité à la portée de tout le monde, extraits de différents philosophes et de différentes religions… De ce que M. Hardy a choisi ce qu'il y avait de plus pur parmi les différents préceptes religieux, M. l'abbé a conclu que M. Hardy n'avait aucune religion, et il est parti de ce thème, non seulement pour l'attaquer en chaire, mais pour désigner notre fabrique comme un foyer de perdition, de damnation et de corruption, parce que, le dimanche, au lieu d'aller écouter ses sermons ou d'aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et leurs enfants passent la journée à cultiver leurs petits jardins, à faire des lectures, à chanter en choeur ou à danser en famille dans notre maison commune; l'abbé a même été jusqu'à dire que le voisinage d'un tel amas d'athées, c'est ainsi qu'il nous appelle, pouvait attirer la fureur du ciel sur un pays… que l'on parlait beaucoup du choléra, qui s'avançait, et qu'il serait possible que, grâce à notre voisinage impie, tous les environs fussent frappés de ce fléau vengeur.

— Mais, dire de telles choses à des gens ignorants, s'écria la
Mayeux, c'est risquer de les exciter à de funestes actions.

— C'est justement ce que voulait l'abbé.

— Que dis-tu?

— Les habitants des environs, encore excités, sans doute, par quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la fabrique: on a exploité, sinon leur haine, du moins leur envie… En effet, nous voyant vivre en commun, bien logés, bien nourris, bien chauffés, bien vêtus, actifs, gais et laborieux, leur jalousie s'est encore aigrie par les prédications de l'abbé et par les sourdes menées de quelques mauvais sujets que j'ai reconnus pour être les plus mauvais ouvriers de M. Tripeaud… notre concurrent. Toutes ces excitations commencent à porter leurs fruits; il y a déjà eu deux ou trois rixes entre nous et les habitants des environs… C'est dans une de ces bagarres que j'ai reçu un coup de pierre à la tête…

— Et cela n'a rien de grave, Agricol, bien sûr? dit la Mayeux avec inquiétude.