— Quand je dis que je ne t'ai rien caché… je me trompe… je t'ai toujours caché mes amourettes… et cela, parce que bien que l'on puisse tout dire à une soeur… il y a pourtant des choses dont on ne doit pas parler à une digne et honnête fille comme toi.
— Je te remercie, Agricol… J'avais… remarqué cette réserve de ta part… répondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant héroïquement la douleur qu'elle ressentait, je t'en remercie.
— Mais par cela même que je m'étais imposé de ne jamais te parler de mes amourettes, je m'étais dit: S'il arrive quelque chose de sérieux… enfin un amour qui me fasse songer au mariage… oh! alors, comme l'on confie d'abord à sa soeur ce que l'on soumet ensuite à son père et à sa mère, ma bonne Mayeux sera la première instruite.
— Tu es bien bon, Agricol…
— Eh bien… le quelque chose de sérieux est arrivé… Je suis amoureux comme un fou, et je songe au mariage.
À ces mots d'Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un instant paralysée; il lui sembla que son sang s'arrêtait et se glaçait dans ses veines; pendant quelques secondes… elle crut mourir… son coeur cessa de battre… elle le sentit, non pas se briser, mais se fondre, mais s'annihiler… puis cette foudroyante émotion passée, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la surexcitation même d'une douleur atroce cette puissance terrible qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse fille trouva, dans la crainte de laisser pénétrer le secret de son ridicule et fatal amour, une force incroyable; elle releva la tête, regarda le forgeron avec calme, presque avec sérénité, et lui dit d'une voix assurée:
— Ah! tu aimes quelqu'un… sérieusement?
— C'est-à-dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours… je ne vis pas… ou plutôt je ne vis que de cet amour…
— Il y a seulement… quatre jours… que tu es amoureux?
— Pas davantage… mais le temps n'y fait rien…