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«Je me souviens que, pendant qu'il parlait, j'ai jeté un regard rapide sur la glace; j'étais fière d'être si bien vêtue; lui ne l'a pas seulement remarqué; mais il n'importe; il m'a semblé que mon bonnet m'allait bien, que mes cheveux étaient brillants, que mon regard était doux… Je trouvais Agricol si beau… que je suis parvenue à me trouver moins laide que d'habitude!!! sans doute pour m'excuser à mes propres yeux d'oser l'aimer.
«Après tout, ce qui arrive aujourd'hui devait arriver un jour ou un autre. Oui… et cela est consolant comme cette pensée… pour ceux qui aiment la vie: que la mort n'est rien… parce qu'elle doit arriver un jour ou l'autre.
«Ce qui m'a toujours préservée du suicide… ce dernier mot de l'infortuné qui préfère aller vers Dieu à rester parmi ses créatures… c'est le sentiment du devoir… Il ne faut pas songer qu'à soi. Et je me disais aussi: Dieu est bon… toujours bon… puisque les êtres les plus déshérités… trouvent encore à aimer… à se dévouer. Comment se fait-il qu'à moi, si faible et si infime, il m'ait toujours été donné d'être secourable ou utile à quelqu'un? Ainsi… aujourd'hui… j'étais bien tentée d'en finir avec la vie… ni Agricol ni sa mère n'avaient plus besoin de moi… Oui… mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m'a fait la providence?… Mais ma bienfaitrice elle-même… quoiqu'elle m'ait affectueusement grondée de la ténacité de mes soupçons sur cet homme?… Plus que jamais je suis effrayée pour elle… plus que jamais… je la sens menacée… plus que jamais j'ai foi à l'utilité de ma présence auprès d'elle…
«Il faut donc vivre… Vivre pour aller voir demain cette jeune fille… qu'Agricol aime éperdument.
«Mon Dieu!… pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et jamais la haine?… Il doit y avoir une amère jouissance dans la haine… Tant de gens haïssent!… Peut-être vais-je la haïr… cette jeune fille… Angèle… comme il l'a nommée… en me disant naïvement: Un nom charmant… Angèle… n'est-ce pas, la Mayeux?
«Rapprocher ce nom, qui rappelle une idée pleine de grâce, de ce sobriquet, ironique symbole de ma difformité! Pauvre Agricol… pauvre frère… Dis! la bonté est donc quelquefois aussi impitoyablement aveugle que la méchanceté!…
«Moi, haïr cette jeune fille!… Et pourquoi? M'a-t-elle dérobé la beauté qui séduit Agricol? Puis-je lui en vouloir d'être belle?
«Quand je n'étais pas encore faite aux conséquences de ma laideur, je me demandais, avec une amère curiosité, pourquoi le Créateur avait doué si inégalement ses créatures. L'habitude de certaines douleurs m'a permis de réfléchir avec calme, j'ai fini par me persuader… et je crois qu'à la laideur et à la beauté sont attachées les plus nobles émotions de l'âme… l'admiration et la compassion! Ceux qui sont comme moi… admirent ceux qui sont beaux… comme Angèle, comme Agricol… et ceux-là éprouvent à leur tour une commisération touchante pour ceux qui me ressemblent. L'on a quelquefois, malgré soi, des espérances bien insensées… De ce que jamais Agricol, par un sentiment de convenance, ne me parlait de ses amourettes, comme il a dit… je me persuadais quelquefois qu'il n'en avait pas… qu'il m'aimait; mais que pour lui le ridicule était, comme pour moi, un obstacle à tout aveu. Oui, et j'ai même fait des vers sur ce sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais.
«Singulière position que la mienne!… Si j'aime… je suis ridicule… Si l'on m'aime… on est plus ridicule encore… Comment ai-je pu assez oublier cela… pour avoir souffert… pour souffrir comme je souffre aujourd'hui? Mais bénie soit cette souffrance, puisqu'elle n'engendre pas la haine… non, car je ne haïrai pas cette jeune fille; je ferai mon devoir de soeur jusqu'à la fin… J'écouterai bien mon coeur; j'ai l'instinct de la conservation des autres, il me guidera, il m'éclairera…