Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation réelle, profonde, dans la certitude où elle était d'avoir pu résister à cette terrible épreuve et cacher à Agricol l'amour qu'elle ressentait pour lui, car l'on sait combien étaient redoutables, effrayantes, pour l'infortunée, les idées de ridicule et de honte qu'elle croyait attachées à la découverte de sa folle passion. Après être restée quelque temps absorbée, la Mayeux se leva et se dirigea lentement vers son bureau.
— Ma seule récompense, dit-elle en apprêtant ce qui lui était nécessaire pour écrire, sera de confier au triste et muet témoin de mes peines cette nouvelle douleur; j'aurai du moins tenu la promesse que je m'étais faite à moi-même; croyant, au fond de mon âme, cette jeune fille capable d'assurer la félicité d'Agricol… je le lui ai dit, à lui, avec sincérité. Un jour, dans bien longtemps, lorsque je relirai ces pages, j'y trouverai peut-être une compensation à ce que je souffre maintenant.
Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier… n'y trouvant pas son manuscrit, elle jeta d'abord un cri de surprise. Mais quel fut son effroi lorsqu'elle aperçut une lettre à son adresse remplaçant son journal!
La jeune fille devint d'une pâleur mortelle; ses genoux tremblèrent; elle faillit s'évanouir; mais sa terreur croissante lui donna une énergie factice, elle eut la force de rompre le cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu'elle contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit:
«Mademoiselle,
«C'est quelque chose de si original et de si joli à lire, dans vos mémoires, que l'histoire de votre amour pour Agricol, que l'on ne peut résister au plaisir de lui faire connaître cette grande passion dont il ne se doute guère, et à laquelle il ne peut manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion pour procurer à une foule d'autres personnes, qui en auraient été malheureusement privées, l'amusante lecture de votre journal. Si les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer; on ne serait trop répandre les belles choses; les uns pleureront, les autres riront; ce qui paraîtra superbe à ceux-ci, fera éclater de rire ceux-là; ainsi va le monde; mais ce qu'il y a de certain, c'est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.
«Comme vous êtes capable de vouloir vous soustraire à votre triomphe et que vous n'aviez que des guenilles sur vous lorsque vous êtes entrée, par charité, dans cette maison où vous voulez dominer et faire la dame, ce qui ne va pas à votre _taille _pour plus d'une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la présente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne soyez pas sans ressources dans le cas où vous seriez assez modeste pour craindre les félicitations qui, dès demain, vous accableront, car, à l'heure qu'il est, votre journal est déjà en circulation.
«Un de vos confrères, «_Un vrai _MAYEUX.»
Le ton grossièrement railleur et insolent de cette lettre, qui, à dessein, semblait écrite par un laquais jaloux de la venue de la malheureuse créature dans la maison, avait été calculé avec une infernale habileté, et devait immanquablement produire l'effet que l'on en espérait.
— Oh! mon Dieu!… Telles furent les paroles que put prononcer la jeune fille dans sa stupeur et dans son épouvante.