— Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous utilisons les enfants; ces occupations sont des amusements pour eux, répondent aux besoins de mouvement, d'activité de leur âge, et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes un temps bien mieux employé.
— C'est vrai, monsieur Agricol; combien tout cela est sagement ordonné!
— Et si vous les voyiez, ces bambins, à la cuisine, quels services ils rendent! Dirigés par une ou deux femmes, ils font la besogne de huit ou dix servantes.
— Au fait, dit Angèle en souriant, à cet âge on aime tant à jouer à la dînette! ils doivent être ravis.
— Justement et de même, sous le prétexte de _jouer au jardinet, _ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette des fruits et des légumes, arrosent les fleurs, passent le râteau dans les allées, etc.; en un mot, cette armée de bambins travailleurs, qui ordinairement restent jusqu'à l'âge de dix à douze ans sans rendre aucun service, ici est très utile; sauf trois heures d'école, bien suffisantes pour eux, depuis l'âge de six ou sept ans, leurs récréations sont très sérieusement employées, et certes ces chers petits êtres, par l'économie de _grands bras _que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus qu'ils ne coûtent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous pas qu'il y a dans la présence de l'enfance, ainsi mêlée à tous les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacré, qui impose aux paroles, aux actions, une réserve toujours salutaire? L'homme le plus grossier respecte l'enfance…
— À mesure que l'on réfléchit, comme on voit en effet ici que tout est calculé pour le bonheur de tous! dit Angèle avec admiration.
— Et cela n'a pas été sans peine: il a fallu vaincre les préjugés, la routine… Mais tenez, mademoiselle Angèle… nous voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant, voyez si cela n'est pas aussi imposant que la cuisine d'une caserne ou d'une grande pension.
En effet, l'officine culinaire de la maison commune était immense; tous ses ustensiles étincelaient de propreté; puis, grâce aux procédés aussi merveilleux qu'économiques de la science moderne (toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient indispensables, parce qu'ils ne peuvent se pratiquer que sur une grande échelle) non seulement le foyer et les fourneaux étaient alimentés avec une quantité de combustible deux fois moindre que celle que chaque ménage eût individuellement dépensée, mais l'excédent de calorique suffisait, au moyen d'un calorifère parfaitement organisé, à répandre une chaleur égale dans toutes les chambres de la maison commune. Là encore, des enfants, sous la direction des deux ménagères, rendaient de nombreux services. Rien de plus comique que le sérieux qu'ils mettaient à remplir leurs fonctions culinaires; il en était de même de l'aide qu'ils apportaient à la boulangerie où se confectionnait, à un rabais extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent pain de ménage, salubre et nourrissant, mélange de pur froment et de seigle, si préférable à ce pain blanc et léger qui n'obtient souvent ses qualités qu'à l'aide de substances malfaisantes.
— Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol à une digne matrone qui contemplait gravement les lentes évolutions de plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils étaient glorieusement chargés de morceaux de boeuf, de mouton et de veau, qui commençaient à prendre une couleur d'un brun doré des plus appétissantes; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol; selon le règlement, je ne dépasse pas le seuil de la cuisine; je veux seulement la faire admirer à mademoiselle, qui est arrivée ici depuis peu de jours.
— Admirez, mon garçon, admirez… et surtout voyez comme cette marmaille est sage et travaille bien…