— S'il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami.
— Mon bon Marcel, reprit M. Hardy avec une émotion douce et contenue, bien souvent je vous l'ai dit: mon courage, c'était ma mère. Voyez-vous, ami, lorsque j'arrivais auprès d'elle le coeur déchiré par quelque horrible gratitude ou révolté par quelque fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains vénérables, elle me disait de sa voix tendre et grave: «Mon cher enfant, c'est aux ingrats et aux fripons à être navrés; plaignons les méchants; oublions le mal; ne songeons qu'au bien…» alors, ami, mon coeur, douloureusement contracté, s'épanouissait à la simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je trouvais auprès d'elle la force nécessaire pour recommencer le lendemain une lutte cruelle contre les tristes nécessités de ma condition: heureusement Dieu a voulu que, après avoir perdu cette mère chérie, j'aie pu rattacher ma vie à ces affections, sans lesquelles, je l'avoue, je me sentirais faible et désarmé, car vous ne sauriez croire, Marcel, l'appui, la force que je trouve en votre amitié.
— Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M. de Blessac en dissimulant son embarras. Parlons d'une autre affection presque aussi douce et aussi tendre que celle d'une mère.
— Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M. Hardy; je n'ai rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave, j'ai eu recours aux conseils de votre amitié… Eh bien, oui… je crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour cette femme, la seule que j'aie passionnément aimée, la seule que maintenant j'aimerai jamais… Et puis, enfin… faut-il tout vous dire… ma mère, ignorant ce que Marguerite était pour moi, m'a fait si souvent son éloge, que cela rend cet amour presque sacré à mes yeux.
— Et puis, il y a des rapports si étranges entre le caractère de Mme de Noisy et le vôtre, mon ami… son idolâtrie pour sa mère surtout!
— C'est vrai, Marcel, cette abnégation de Marguerite a souvent fait mon tourment… Que de fois elle m'a dit avec sa franchise habituelle: «Je vous ai tout sacrifié… mais je vous sacrifierais à ma mère!»
— Dieu merci! mon ami, vous n'avez jamais à craindre de voir Mme de Noisy exposée à cette lutte cruelle… Sa mère a depuis longtemps renoncé, m'avez-vous dit, à l'idée de retourner en Amérique, où M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme, paraît fixé pour toujours… Grâce au discret dévouement de cette excellente femme qui a élevé Marguerite, votre amour est entouré du plus profond mystère… Qui pourrait le troubler à cette heure?
— Rien! oh rien!… s'écria M. Hardy, j'ai même presque les garanties de sa durée…
— Que voulez-vous dire… mon ami?…
— Je ne sais pas si je dois vous faire part…