— Vous n'avez pas l'idée des ravages que fait cette passion chez cet enfant ardent et indomptable; quelquefois, à son abattement douloureux succèdent des entraînements d'une férocité sauvage. Hier, je l'ai surpris à l'improviste, l'oeil sanglant, les traits contractés par la rage; cédant à un accès de folle fureur, il criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en s'écriant d'une voix haletante: «Ah!du sang… j'ai son sang… — Malheureux! lui dis-je, quel est cet emportement insensé! — Je tue l'homme!» me répondit-il d'une voix sourde et d'un air égaré. C'est ainsi qu'il désigne le rival qu'il croit avoir.

— C'est en effet quelque chose de terrible qu'une telle passion… dans un pareil coeur, dit le vieillard.

— D'autres fois, reprit le maréchal, c'est contre Mlle de Cardoville que sa rage éclate; d'autres fois enfin contre lui- même. J'ai été obligé de faire disparaître ses armes, car un homme venu de Java avec lui, et qui lui paraît fort attaché, m'a prévenu qu'il avait quelque pensée de suicide.

— Malheureux enfant!…

— Eh bien, mon père, dit le maréchal Simon avec une profonde amertume, c'est au moment où mes filles, où cet enfant adoptif réclament toute ma sollicitude… que je suis peut-être à la veille de les abandonner…

— Les abandonner?

— Oui… pour satisfaire à un devoir plus sacré peut-être que ceux qu'imposent l'amitié, la famille! dit le maréchal avec un accent à la fois si grave et si solennel, que son père, si profondément ému, s'écria:

— Mais ce devoir, quel est-il?

— Mon père, dit le maréchal après être resté un instant pensif, qui m'a fait ce que je suis? qui m'a donné le titre de duc, le bâton de maréchal?

— Napoléon…