«Cela me va toujours.
«Pour résumer en deux mots: la fin, c'est l'abdication. Le moyen, harcèlement, torture incessante. L'héritage Rennepont paye l'élection. Prix faits, marchandise vendue.»
Rodin s'interrompit brusquement d'écrire, croyant avoir entendu quelque bruit à la porte de sa chambre, qui ouvrait sur l'escalier; il prêta l'oreille, suspendit sa respiration, tout redevint silencieux. Il croyait s'être trompé, et reprit sa plume.
«Je me charge de l'affaire Rennepont, unique pivot de nos combinaisons _temporelles; _il faut reprendre en sous-oeuvre, substituer le jeu des intérêts, le ressort des passions, aux stupides coups de massue du père d'Aigrigny; il a failli tout compromettre; il a pourtant de très bonnes parties; mais une seule gamme; et puis pas assez grand pour savoir se faire petit. Dans son vrai milieu, j'en tirerai parti, les morceaux en sont bons. J'ai usé à temps du franc pouvoir du révérend père général; j'apprendrai, si besoin est, au père d'Aigrigny, les engagements secrets pris envers moi par le général; jusqu'ici on lui a laissé forger pour cet héritage la destination que vous savez; bonne pensée, mais inopportune: même but par autre voie.
«Les renseignements faux. Il y a plus de deux cents millions; l'éventualité échéant, le douteux est certain; reste une latitude immense. L'affaire Rennepont est à cette heure deux fois mienne, avant trois mois ces deux cents millions seront _à nous, _par la libre volonté des héritiers, il le faut. Car, ceci manquant, le parti _temporel _m'échappe; mes chances diminuent de moitié. J'ai demandé pleins pouvoirs; le temps presse, j'agis comme si je les avais. Un renseignement m'est indispensable pour mes projets; je l'attends de vous; il me le faut, vous m'entendez? la haute influence de votre frère à la cour de Vienne vous servira. Je veux avoir les détails les plus précis sur la position actuelle du duc de Reichstadt, le Napoléon II des impérialistes. Peut-on, oui ou non, nouer par votre frère une correspondance secrète avec le prince ou à l'insu de son entourage? Avisez promptement, ceci est urgent; cette note part aujourd'hui: je la compléterai demain… Elle vous parviendra, comme toujours, par le petit marchand.»
Au moment où Rodin venait de mettre et de cacheter cette lettre sous une double enveloppe, il crut de nouveau entendre du bruit au dehors… Il écouta. Au bout de quelques moments de silence, plusieurs coups frappés à sa porte retentirent dans la chambre. Rodin tressaillit: pour la première fois, l'on heurtait à sa porte depuis près d'une année qu'il venait dans ce logis. Serrant précipitamment dans la poche de sa redingote la lettre qu'il venait d'écrire, le jésuite alla ouvrir la vieille malle cachée sous le lit de sangle, y prit un paquet de papiers enveloppé d'un mouchoir à tabac en lambeaux, joignit à ce dossier les deux lettres chiffrées qu'il venait de recevoir, et cadenassa soigneusement la malle.
L'on continuait de frapper au dehors avec un redoublement d'impatience.
Rodin prit le panier de la fruitière à la main, son parapluie sous son bras, et, assez inquiet, alla voir quel était l'indiscret visiteur. Il ouvrit la porte, et se trouva en face de Rose-Pompon, la chanteuse importune, qui, faisant une accorte et gentille révérence, lui demanda d'un air parfaitement ingénu:
— M. Rodin, s'il vous plaît?
IV. Un service d'ami.