— Oui… reprit un autre, c'est malgré nous qu'on a commencé par casser les carreaux de votre maison.

— C'est le carrier qui a mis tout en branle… dit un autre, les vrais _Loups _le renient; il aura son compte.

— Tous les jours on se peigne dru… mais on s'estime[16].

Cette défection d'une partie des assaillants, malheureusement partie bien minime, donna cependant un nouvel élan aux ouvriers de la fabrique, et tous_, Loups _et Dévorants, quoique bien inférieurs en nombre, s'unirent contre les rôdeurs de barrières et autres vagabonds qui préludaient à des scènes déplorables.

Une bande de ces misérables, surexcitée et entraînée par le petit homme à mine de furet, secret émissaire du baron Tripeaud, se portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commença une dévastation lamentable: ces gens, frappés de vertige par la rage de la destruction, brisèrent sans pitié des machines du plus grand prix, des métiers d'une délicatesse extrême; des objets à demi fabriqués furent impitoyablement détruits; une émulation sauvage exaltant ces barbares, ces ateliers, naguère modèle d'ordre et d'économie, de travail, n'offrirent plus bientôt que des débris; les cours furent jonchées d'objets de toutes sortes que l'on jetait par les fenêtres avec des cris féroces, avec des éclats de rire farouches. Puis, toujours grâce aux incitations du petit homme à mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces archives industrielles si indispensables au commerçant, furent jetés au vent, lacérés, foulés aux pieds par une espèce de ronde infernale composée de tout ce qu'il y avait de plus impur dans ce rassemblement, hommes et femmes, sordides, déguenillés, sinistres, qui s'étaient pris par la main et tournoyaient en poussant d'horribles clameurs.

Contraste étrange et douloureux! Au bruit étourdissant de ces horribles scènes de tumulte et de dévastation, une scène d'un calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du père du maréchal Simon, à laquelle veillaient quelques hommes dévoués. Le vieil ouvrier était étendu sur son lit, la tête enveloppée d'un bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglantés; ses traits étaient livides, sa respiration oppressée, ses yeux fixes, presque sans regard. Le maréchal Simon, debout au chevet du lit, courbé sur son père épiait avec une angoisse désespérée le moindre signe de connaissance du moribond… dont un médecin tâtait le pouls défaillant. Rose et Blanche, amenées par Dagobert, étaient agenouillées devant le lit, les mains jointes, les yeux baignés de larmes; un peu plus loin, à demi caché dans l'ombre de la chambre, car les heures s'étaient écoulées et la nuit arrivait, se tenait Dagobert, les bras croisés sur sa poitrine, les traits douloureusement contractés. Il régnait dans cette pièce un silence profond, solennel, interrompu çà et là par les sanglots étouffés de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pénibles du père Simon. Les yeux du maréchal étaient secs, sombres et ardents… il ne les détachait de la figure de son père que pour interroger le médecin du regard.

Il y a des fatalités étranges… ce médecin était M. Baleinier. La maison de santé du docteur se trouvant assez proche de la barrière la plus voisine de la fabrique, et étant renommée dans les environs, c'était chez lui qu'on avait d'abord couru pour chercher des secours.

Tout à coup, le docteur Baleinier fit un mouvement; le maréchal
Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s'écria:

— De l'espoir!…

— Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu…