Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lèvres… et ce fut tout…
Au moment où il expirait, la nuit était tout à fait venue, et ces cris terribles retentissaient tout à coup au dehors:
— Au feu!… au feu!… L'incendie éclatait au milieu de l'un des bâtiments des ateliers, rempli d'objets inflammables et dans lequel s'était glissé le petit homme à mine de furet. En même temps on entendait au loin le roulement des tambours qui annonçaient l'arrivée d'un détachement de troupes venant de la barrière.
* * * * *
Depuis une heure, et malgré tous les efforts, le feu dévore la fabrique. La nuit est claire, froide; le vent du nord est violent, il souffle, il mugit. Un homme, marchant à travers champs, et à l'abri d'un pli de terrain assez élevé qui lui cache l'incendie, un homme s'avance à pas lents et inégaux. Cet homme est M. Hardy. Il a voulu revenir chez lui à pied, par la campagne, espérant que la marche apaiserait sa fièvre… fièvre glacée comme le frisson d'un mourant. On ne l'avait pas trompé, cette maîtresse adorée, cette noble femme auprès de laquelle il aurait pu trouver un refuge ensuite de l'épouvantable déception qui venait de le frapper… cette femme a quitté la France. Il ne peut en douter: Marguerite est partie pour l'Amérique; sa mère a exigé d'elle, pour expiation de sa faute, qu'elle ne lui écrivît pas un seul mot d'adieu, à lui pour qui elle avait sacrifié ses devoirs d'épouse. Marguerite a obéi… Elle lui avait dit, d'ailleurs, souvent:
— Entre ma mère et vous, je n'hésiterais pas. Elle n'a pas hésité… Il n'y a donc plus d'espoir; l'océan ne le séparerait pas de Marguerite qu'il la sait assez aveuglement soumise à sa mère pour être certain que, de même, tout serait rompu… à tout jamais rompu.
— C'est bien… il ne compte plus sur ce coeur… ce coeur… son dernier refuge. Voilà donc les deux racines les plus vivantes de sa vie, arrachées, brisées du même coup, le même jour, presque à la fois.
— Que te reste-t-il donc, pauvre _Sensitive? _ainsi que t'appelait ta tendre mère; que te reste-t-il pour te consoler de ce dernier amour perdu… de cette amitié que l'infamie a tuée dans ton coeur?
Oh! il te reste ce coin de monde créé à ton image, cette petite colonie si paisible, si florissante, où, grâce à toi, le travail porte avec soi sa joie et sa récompense; ces dignes artisans que tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants… ne te manqueront pas… eux… C'est là aussi une affection sainte et grande… qu'elle soit ton abri au milieu de cet affreux bouleversement de tes croyances les plus sacrées… Le calme de cette riante et douce retraite, l'aspect du bonheur sans pareil que tes créatures y goûtent, reposeront ta pauvre âme, si endolorie, si saignante, qu'elle ne vit plus que par la souffrance.
Allons!… te voilà bientôt au faîte de la colline, d'où tu peux apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs dont tu es le dieu béni et adoré.