— Oh! il n'y a pas à le nier, reprit le comte; votre pâleur… votre tristesse depuis quelques jours… votre implacable indifférence pour le prince, tout me le prouve… vous aimez…

Mlle de Cardoville, blessée de la façon dont le comte parlait du sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignité hautaine:

— Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret surpris… n'est pas une confidence, et votre langage m'étonne…

— Eh! ma chère amie, si j'use du triste privilège de l'expérience… si je devine, si je vous dis que vous aimez… si je vais même presque jusqu'à vous reprocher cet amour… c'est qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre jeune prince, qui, vous le savez, m'intéresse maintenant autant que s'il était mon fils, car il est impossible de le connaître sans lui porter le plus tendre intérêt!

— Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de froideur et d'ironie amère, que mon amour… en admettant que j'eusse un amour dans le coeur… eût une si étrange influence sur le prince Djalma… Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec un dédain presque douloureux.

— Que lui importe!!! Mais, en vérité, ma chère amie, permettez- moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement… Comment!… ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur d'un premier amour; deux fois déjà il a voulu, par le suicide, mettre fin à l'horrible torture que lui cause sa passion pour vous… et vous trouvez étrange que votre amour pour un autre… soit une question de vie ou de mort pour lui!…

— Mais il m'aime donc! s'écria la jeune fille avec un accent impossible à rendre.

— À en mourir… vous dis-je, je l'ai vu… Adrienne fit un mouvement de stupeur; de pâle qu'elle était elle devint pourpre, puis cette rougeur disparut, ses lèvres blanchirent et tremblèrent: son émotion fut si vive qu'elle resta quelques moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effrayé du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altération croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'écria:

— Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui répondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la jeune fille, naguère contracté par la douleur, l'ironie et le dédain, semblait renaître au milieu des émotions les plus douces, les plus ineffables; l'impression qu'elle éprouvait était si enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre le moindre sentiment; puis la réflexion lui disant que peut-être elle était la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'écria tout à coup avec angoisse, en s'adressant à M. de Montbron:

— Mais ce que vous me dites… est vrai… au moins…