— C'était horrible! dit le comte en tressaillant, une passion pareille concentrée en vous-même, fière comme vous l'êtes…

— Oui, fière!… mais non orgueilleuse… Aussi, en apprenant son amour pour une autre… en apprenant que l'impression que j'avais cru lui causer lors de notre première entrevue s'était aussitôt effacée… j'ai renoncé à tout espoir, sans pouvoir renoncer à mon amour; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entourée de ce qui pouvait me le rappeler… À défaut de bonheur, il y a encore une amère jouissance à souffrir par ce qu'on aime.

— Je comprends maintenant votre bibliothèque indienne. Adrienne, sans répondre au comte, alla prendre sur le guéridon un des livres fraîchement coupés, et, l'apportant à M. de Montbron, lui dit en souriant, avec une expression de joie et de bonheur célestes:

— J'avais tort de nier; je suis orgueilleuse. Tenez… lisez cela… tout haut… je vous en prie… je vous dis que je puis attendre à demain.

Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le passage, en lui présentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi dire, se blottir au fond de la causeuse, et là, dans une attitude profondément attentive, recueillie, le corps penché en avant, ses mains croisées sur le coussin, son menton appuyé sur ses mains, ses grands yeux attachés, avec une sorte d'adoration, sur le Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette contemplation passionnée, se préparer à entendre la lecture de M. de Montbron.

Celui-ci, très étonné, commença après avoir regardé Adrienne, qui lui dit de sa voix la plus caressante:

— Et bien, doucement… je vous en conjure…

M. de Montbron lut le passage suivant du journal d'un voyageur dans l'Inde:

«… Lorsque je me trouvais à Bombay, en 1829, on ne parlait, dans toute la société anglaise, que d'un jeune héros, fils de…»

Le comte s'étant interrompu une seconde, à cause de la prononciation barbare du nom du père de Djalma, Adrienne lui dit vivement de sa douce voix: