L'espèce de _libretto _dans lequel se trouvait intercalé le combat de Morok et de la panthère noire était si insignifiant, que la majorité du public n'y prêtait aucune attention, réservant tout son intérêt pour la scène dans laquelle devait paraître le dompteur de bêtes. Cette indifférence du public explique la curiosité produite dans la salle par l'arrivée de Faringhea et de Djalma, curiosité qui se traduisit (comme naguère de nos jours lors de la présence des Arabes dans quelque lieu public) par une légère rumeur et un mouvement général de la foule.

La mine si éveillée, si gentille de Rose-Pompon, toujours charmante, malgré sa toilette singulièrement voyante et surtout d'une prétention ridicule pour un pareil théâtre, ses façons très légères et plus que familières à l'égard du bel Indien qui l'accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise; car, à ce moment même, Rose-Pompon, cédant, l'effrontée qu'elle était, à un mouvement d'agaçante coquetterie, avait, on l'a dit, approché son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire sentir. Mais le prince, à la vue de ce paysage qui lui rappelait son pays, au lieu de paraître sensible à cette gentille provocation, resta quelques minutes rêveur, les yeux attachés sur le théâtre; alors Rose-Pompon se mit à battre la mesure avec son bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu trop cadencé de ses jolies épaules annonçait que cette danseuse endiablée commençait à être possédée d'idées chorégraphiques plus ou moins orageuses, en entendant un pas redoublé fort animé que l'orchestre jouait alors.

Placée absolument en face de la loge où venait de s'établir Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s'était bien aperçue de l'arrivée de ces nouveaux personnages, et surtout des coquettes excentricités de Rose-Pompon: aussi la jeune marquise, se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbée dans ses ineffables souvenirs, lui avait dit en riant:

— Ma chère, ce qu'il y a de plus amusant ici n'est pas sur le théâtre… Regardez donc en face de nous.

— En face de nous! répéta machinalement Adrienne. Et après s'être retournée vers Mme de Morinval d'un air surpris, elle jeta les yeux du côté qu'on lui indiquait… Elle regarda…

Que vit-elle!… Djalma assis à côté d'une jeune fille qui lui faisait familièrement respirer le parfum de son bouquet. Étourdie, frappée presque physiquement au coeur d'un coup électrique profond, aigu, Adrienne devint d'une pâleur mortelle… Par instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin _de ne pas voir… _de même que l'on tâche de détourner le poignard qui, vous ayant déjà frappé, vous menace encore… Puis tout à coup, à sa sensation de douleur, pour ainsi dire matérielle, succéda une pensée terrible pour son amour et sa juste fierté.

— Djalma est ici avec cette femme… et il a reçu ma lettre, se disait-elle, ma lettre… où il a pu lire le bonheur qui l'attendait!

À l'idée de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de l'indignation, remplaça la pâleur d'Adrienne, qui, anéantie devant la réalité, se disait encore:

— Rodin ne m'avait pas trompée!… Il faut renoncer à rendre la foudroyante rapidité de ces émotions qui vous torturent, qui vous tuent dans l'espace d'une minute… Ainsi Adrienne avait été précipitée du plus radieux bonheur au fond d'un abîme de douleurs atroces en moins d'une seconde… car elle fut à peine une seconde avant de répondre à Mme de Morinval:

— Qu'y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chère Julie?