— Aussi je saisirai cette occasion pour remercier encore Votre Éminence d'avoir daigné faire une exception en faveur d'une très obscure et très humble servante de l'Église, dit la princesse en faisant au cardinal une respectueuse et profonde révérence.

— C'était chose juste et due, madame la princesse, répondit le cardinal en s'inclinant après avoir déposé son verre vide sur la table, nous savons combien l'Église vous doit pour la direction salutaire que vous imprimez aux oeuvres religieuses dont vous êtes la patronne.

— Quant à cela, Votre Éminence peut être certaine que je fais refuser tout secours à l'indigent qui ne peut pas justifier d'un billet de confession.

— Et c'est seulement ainsi, madame, reprit le cardinal en se laissant tenter cette fois par l'appétissante tournure d'une _bouchée _aux queues d'écrevisses, c'est seulement ainsi que la charité a un sens… Je me soucie peu que l'impiété ait faim… la piété… c'est différent. Et le prélat avala prestement la _bouchée. _Du reste, reprit-il, nous savons aussi avec quel zèle ardent vous poursuivez inexorablement les impies et les rebelles à l'autorité de notre saint-père.

— Votre Éminence peut être convaincue que je suis Romaine de coeur, d'âme et de conviction; je ne fais aucune différence entre un gallican et un Turc, dit bravement la princesse.

— Madame la princesse a raison, dit l'évêque belge; je dirai plus: un gallican doit être plus odieux à l'Église qu'un païen, et je suis à ce sujet de l'avis de Louis XIV. On lui demandait une faveur pour un homme de sa cour:

«— Jamais, dit le grand roi; cet homme-là est janséniste. «— Lui, sire! il est athée. «— Alors, c'est différent, j'accorde la faveur,» dit le roi. Cette petite plaisanterie épiscopale fit assez rire. Après quoi le père d'Aigrigny reprit sérieusement, en s'adressant au cardinal:

— Malheureusement, ainsi que je le dirai tout à l'heure à Votre Éminence, à propos de l'abbé Gabriel, si l'on n'y veillait fort, le bas clergé s'infecterait de gallicanisme et d'idée de rébellion contre ce qu'ils appellent le despotisme des évêques.

— Pour obvier à cela, reprit durement le cardinal, il faut que les évêques redoublent de sévérité et qu'ils se souviennent toujours qu'ils sont Romains avant d'être Français, car en France ils représentent Rome, le saint-père et les intérêts de l'Église, comme un ambassadeur représente à l'étranger son pays, son maître et les intérêts de sa nation.

— C'est évident, dit le père d'Aigrigny; aussi nous espérons que, grâce à l'impulsion vigoureuse que Votre Éminence vient de donner à l'épiscopat, nous obtiendrons la liberté d'enseignement. Alors, au lieu de jeunes Français infectés de philosophie et de sot patriotisme, nous aurons de bons catholiques romains, bien obéissants, bien disciplinés, qui deviendront ainsi les respectueux sujets de notre saint-père.