— Malheureusement, monseigneur, reprit le père d'Aigrigny, toutes les villes de France ne ressemblent pas à Lyon; je dois même prévenir Votre Éminence qu'un fait très grave se manifeste; quelques membres du bas clergé prétendent faire cause commune avec le populaire, dont ils partagent la pauvreté, les privations, et se préparent à réclamer, au nom de l'égalité évangélique, contre ce qu'ils appellent la despotique aristocratie des évêques.

— S'ils avaient cette audace, s'écria le cardinal, il n'y aurait pas d'interdiction, pas de peines assez sévères pour une pareille rébellion!

— Ils osent plus encore, monseigneur; quelques-uns songent à faire un schisme, à demander que l'Église française soit absolument séparée de Rome, sous le prétexte que l'ultramontanisme a dénaturé, corrompu la pureté primitive des préceptes du Christ. Un jeune prêtre, d'abord missionnaire, puis curé de campagne, l'abbé Gabriel de Rennepont, que j'ai fait mander à Paris par ses supérieurs, s'est fait le centre d'une sorte de propagande; il a rassemblé plusieurs desservants des communes voisines de la sienne, et, tout en leur recommandant une obéissance absolue à leurs évêques, tant que rien ne serait changé dans la hiérarchie existante, il les a engagés à user de leurs droits de citoyens français pour arriver légalement à ce qu'ils appellent l'affranchissement du bas clergé. Car, selon lui, les prêtres de paroisse sont livrés au bon plaisir des évêques, qui les interdisent et leur ôtent leur pain sans appel ni contrôle[19].

— Mais c'est un Luther catholique que ce jeune homme! dit l'évêque.

Et, marchant sur ses pointes, il alla se verser un glorieux verre de vin de Madère, dans lequel il humecta lentement un massepain en forme de crosse épiscopale.

Invité par l'exemple, le cardinal, sous le prétexte d'aller réchauffer au feu de la cheminée ses pieds toujours glacés, jugea à propos de s'offrir un verre d'excellent vin vieux de Malaga, qu'il huma par gorgées avec un air de méditation profonde; après quoi il reprit:

— Ainsi, cet abbé se pose en réformateur. Ce doit être un ambitieux. Est-il dangereux?

— Sur nos avis, ses supérieurs l'ont jugé tel; on lui a ordonné de se rendre ici: il viendra tout à l'heure, et je dirai à Votre Éminence pourquoi je l'ai mandé; mais auparavant voici une note qui, en quelques lignes, expose les funestes tendances de l'abbé Gabriel. On lui a adressé les questions suivantes sur plusieurs de ses actes; il y a répondu de la sorte, et c'est en suite de ses réponses que ses supérieurs l'ont rappelé.

Ce disant le père d'Aigrigny prit dans son portefeuille un papier qu'il lut en ces termes:

Demande: Est-il vrai que vous ayez rendu les devoirs religieux à un habitant de votre paroisse, mort dans l'impénitence finale la plus détestable, puisqu'il s'était suicidé?