— Maintenant, crois-moi, ne restons pas sous cette arcade, dit l'autre homme; il y fait un vent glacé, et quoique je sois matelassé de flanelle…
— Tu as raison, le choléra est brutal en diable. D'ailleurs tout se prépare bien de ce côté; on assure aussi que l'émeute républicaine va soulever en masse le faubourg Saint-Antoine. Chaud! chaud! ça nous sert, et la sainte cause de la religion triomphera de l'impiété révolutionnaire… Allons rejoindre le père d'Aigrigny.
— Où le trouverons-nous?
— Ici près, viens… viens. Et les deux hommes disparurent précipitamment. Le soleil, commençant à décliner, jetait ses rayons dorés sur les noires sculptures du portail de Notre-Dame et sur la masse imposante de ses deux tours, qui se dressaient au milieu d'un ciel parfaitement bleu, car depuis plusieurs jours un vent de nord-est, sec et glacé, balayait les moindres nuages. Un rassemblement assez nombreux, encombrant, nous l'avons dit, les abords de l'Hôtel-Dieu, se pressait aux grilles dont le péristyle de l'hospice est entouré; derrière la grille on voyait rangé un piquet d'infanterie; car les cris de Mort aux médecins! étaient devenus de plus en plus menaçants. Les gens qui vociféraient ainsi appartenaient à une populace oisive, vagabonde et corrompue… à la lie de Paris: aussi, chose effrayante, les malheureux que l'on transportait, traversant forcément ces groupes hideux, entraient à l'Hôtel-Dieu au milieu de clameurs sinistres et de cris de mort. À chaque instant, des civières, des brancards apportaient de nouvelles victimes; les civières, souvent garnies de rideaux de coutil, cachaient les malades; mais les brancards n'ayant aucune couverture, quelquefois les mouvements convulsifs d'un agonisant écartaient le drap, qui laissait voir une face cadavéreuse.
Au lieu d'épouvanter les misérables rassemblés devant l'hospice, de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de plaisanteries de cannibales ou de prédictions atroces sur le sort de ces malheureux une fois au pouvoir des médecins.
Le carrier et Ciboule, accompagnés d'un bon nombre de leurs acolytes, se trouvaient mêlés à la populace. Après le désastre de la fabrique de M. Hardy, le carrier, solennellement chassé du compagnonnage par les Loups, qui n'avaient voulu conserver aucune solidarité avec ce misérable, le carrier, disons-nous, se plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et spéculant sur sa force herculéenne, s'était établi, moyennant salaire, le défenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles.
Sauf quelques passants amenés par hasard sur le parvis Notre-Dame, la foule déguenillée dont il était couvert se composait donc du rebut de la population de Paris, misérables non moins à plaindre qu'à blâmer, car la misère, l'ignorance et le délaissement engendrent fatalement le vice et le crime. Pour ces sauvages de la civilisation, il n'y avait ni pitié, ni enseignement, ni terreur, dans les effrayants tableaux dont ils étaient entourés à chaque instant; insoucieux d'une vie qu'ils disputaient chaque jour à la faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le fléau avec une audace infernale, ou ils succombaient le blasphème à la bouche. La haute stature du carrier dominait les groupes: l'oeil sanglant, les traits enflammés, il vociférait de toutes ses forces:
— Mort aux carabins!… ils empoisonnent le peuple!
— C'est plus aisé que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis, s'adressant à un vieillard agonisant que deux hommes, perçant à grand'peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la mégère reprit:
— N'entre donc pas là-dedans, eh! moribond; crève ici, au grand air, au lieu de crever dans cette caverne, où tu seras empoisonné comme un vieux rat.