— Votre camarade a peut-être bu en route à quelque fontaine?

— Oui, monsieur, répondit le soldat; il mourait de soif, il a bu deux gorgées d'eau sur la place du Châtelet.

— Alors il a été empoisonné, dit l'homme.

— Empoisonné? s'écrièrent plusieurs voix.

— Il n'y aurait rien d'étonnant, reprit l'homme d'un air mystérieux; on jette du poison dans les fontaines publiques; ce matin on a massacré un homme rue Beaubourg; on l'avait surpris vidant un paquet d'arsenic dans le broc d'un marchand de vin[21].

Après avoir prononcé ces paroles, l'homme disparut dans la foule.

Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces empoisonnements des malades de l'Hôtel-Dieu, fut accueilli par une explosion de cris d'indignation: cinq ou six hommes en guenilles, véritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant, l'élevèrent sur leurs épaules, malgré les efforts de ses camarades, et, portant ce sinistre trophée, ils parcoururent le parvis, précédés du carrier et de Ciboule, qui criaient partout sur leur passage:

— Place aux cadavres! voilà comment on empoisonne le peuple!…

Un nouveau mouvement fut imprimé à la foule par l'arrivée d'une berline de poste à quatre chevaux; n'ayant pu passer sur le quai Napoléon, alors en partie dépavé, cette voiture s'était aventurée à travers les rues tortueuses de la Cité, afin de gagner l'autre rive de la Seine par le parvis Notre-Dame. Ainsi que bien d'autres, ces émigrants fuyaient Paris pour échapper au fléau qui le décimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le siège de derrière échangèrent un coup d'oeil d'effroi en passant devant l'Hôtel-Dieu, tandis qu'un jeune homme, placé dans l'intérieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour recommander aux postillons d'aller au pas, de crainte d'accident, la foule étant alors très compacte. Ce jeune homme était M. de Morinval: dans le fond de la voiture se trouvaient M. de Montbron et sa nièce, Mme de Morinval. La pâleur et l'altération des traits de la jeune femme disaient assez son épouvante; M. de Montbron, malgré sa fermeté d'esprit, semblait fort inquiet et aspirait de temps à autre, ainsi que sa nièce, un flacon rempli de camphre.

Pendant quelques minutes la voiture s'avança lentement; les postillons conduisaient leurs chevaux avec précaution. Soudain une rumeur, d'abord sourde et lointaine, circula dans les rassemblements, et bientôt se rapprocha; elle augmentait à mesure que devenait plus distinct ce son retentissant de chaînes et de ferraille, son bruyant généralement particulier aux fourgons d'artillerie; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bientôt.