Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur, ce fut un sauve-qui-peut général parmi les convives; hommes et femmes s'empressaient de s'envelopper de leurs manteaux afin de cacher leurs costumes. Les voitures que l'on avait demandées en assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient heureusement déjà arrivées. Le défi avait été jusqu'au bout. L'audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec les honneurs de la guerre. Au moment où une partie des assistants se trouvaient encore dans la salle, une clameur d'abord lointaine, mais qui bientôt se rapprocha, éclata sur le parvis Notre-Dame avec une furie incroyable.

Jacques avait été descendu jusqu'à la porte extérieure de la taverne; Morok et Nini-Moulin, tâchant de se frayer un passage à travers la foule afin d'arriver jusqu'à l'Hôtel-Dieu, précédaient le brancard improvisé. Bientôt un violent reflux de la foule les força de s'arrêter, et un redoublement de clameurs sauvages retentit à l'autre extrémité de la place, à l'angle de l'église.

— Qu'y a-t-il donc? demanda Nini-Moulin à un homme à figure ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris?

— C'est encore un empoisonneur que l'on écharpe comme celui dont on vient de jeter le corps à l'eau… reprit l'homme. Si vous voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes… sans cela nous arriverons trop tard.

À peine ce misérable avait-il prononcé ces mots, qu'un cri affreux retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient à grand'peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, précédé de Morok. Céphyse avait jeté cette clameur déchirante… Jacques, l'un des sept héritiers de la famille Rennepont, venait d'expirer entre ses bras…

Rapprochement fatal… Au moment même de l'exclamation désespérée de Céphyse, qui annonçait la mort de Jacques… un autre cri s'éleva de l'endroit du parvis Notre-Dame où l'on mettait à mort un empoisonneur… Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant d'une horrible épouvante, comme le dernier appel d'un homme qui se débat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au milieu de son exécrable triomphe.

— Enfer! s'écria cet habile assassin, qui avait pris pour armes homicides, mais légales, l'ivresse et l'orgie, enfer!… c'est la voix de l'abbé d'Aigrigny que l'on massacre.

IX. L'empoisonneur.

Quelques lignes rétrospectives sont nécessaires pour arriver au récit des événements relatifs au père d'Aigrigny, dont le cri de détresse avait si vivement impressionné Morok, au moment où Jacques Rennepont venait de mourir.

Les scènes que nous allons dépeindre sont atroces… S'il nous était permis d'espérer qu'elles eussent jamais leur enseignement, cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur même qu'il inspirera peut-être, à prévenir ces excès d'une monstrueuse barbarie auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle, lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse égarer par des meneurs d'une férocité stupide.