— Oui, oui, dirent les buveurs, honnêtes gens peut-être, mais subissant l'influence de la panique générale; oui, il faut l'arrêter… on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du comptoir.
Ces mots: C'est un empoisonneur! circulèrent aussitôt dans le groupe qui, d'abord formé de trois ou quatre personnes, grossissait à chaque instant à la porte du marchand de vin; de sourdes et menaçantes clameurs commencèrent à s'élever; le buveur, voyant ainsi ses craintes partagées et presque justifiées, crut faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au collet en lui disant:
— Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le géant, déjà fort irrité des injures dont il ignorait le véritable sens, fut exaspéré par cette brusque attaque; cédant à sa brutalité naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma à coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et deux ou trois carreaux furent brisés avec fracas, tandis que la cabaretière, de plus en plus effrayée, criait de toutes ses forces:
— Au secours!… à l'empoisonneur!… à l'assassin!… à la garde!…
Au bruit retentissant des vitres cassées, à ces cris de détresse, les passants attroupés, dont un grand nombre croyaient aux empoisonneurs, se précipitèrent dans la boutique pour aider les buveurs à s'emparer de Goliath. Grâce à sa force herculéenne, celui-ci, après quelques moments de lutte contre sept ou huit personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, écarta les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un élan vigoureux, se rua, le front baissé, comme un taureau de combat, sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette trouée en s'aidant de ses énormes épaules et de ses bras d'athlète, il se fraya un passage à travers l'attroupement et prit sa course à toutes jambes du côté du parvis Notre-Dame, ses vêtements déchirés, la tête nue et la figure pâle et courroucée. Aussitôt un grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent à la poursuite de Goliath, et cent voix crièrent:
— Arrêtez… arrêtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant accourir un homme à l'air sinistre et égaré, un garçon boucher, qui passait et portait sur sa tête une grande manne vide, jeta ce panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet obstacle, fit un faux pas et tomba… Le garçon boucher, croyant faire une action aussi héroïque que s'il se fût jeté à la rencontre d'un chien enragé, se précipita sur Goliath et se roula avec lui sur le pavé en criant:
— Au secours! c'est un empoisonneur… au secours! Cette scène se passait à peu de distance de la cathédrale, mais assez loin de la foule qui se pressait à la porte de l'Hôtel-Dieu et de la maison du restaurateur où était entrée la mascarade du choléra (ceci avait lieu à la tombée du jour); aux cris perçants du boucher, plusieurs groupes, à la tête desquels se trouvaient Ciboule et le carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les passants qui poursuivaient le prétendu empoisonneur depuis la rue de la Calandre arrivaient de leur côté sur le parvis.
À l'aspect de cette foule menaçante qui venait à lui, Goliath, tout en continuant de se défendre contre le garçon boucher qui le combattait avec la ténacité d'un bouledogue, sentit qu'il était perdu s'il ne se débarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de poing furieux, il cassa la mâchoire du boucher, qui à ce moment avait le dessus, parvint à se dégager de ses étreintes, se releva, et, encore étourdi, fit quelques pas en avant.
Soudain, il s'arrêta. Il se voyait cerné. Derrière lui s'élevaient les murailles de la cathédrale; à droite, à gauche, en face de lui, accourait une multitude hostile.
Les cris de douleur atroce poussés par le boucher, que l'on venait de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui où, seul encore au milieu d'un espace qui se rétrécissait de seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucés se précipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un sanglier tourne une ou deux fois sur lui-même avant de se décider à faire tête à la meute acharnée, Goliath, hébété par la terreur, fit çà et là quelques pas brusques, indécis; puis, renonçant à une fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait à attendre ni merci ni pitié d'une foule en proie à une fureur aveugle et sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit légitime, Goliath voulut du moins vendre chèrement sa vie; il chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc- bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athlétique, tendit en avant et à demi dépliés ses deux bras musculeux, durs et raides comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment le choc.