— Oui, nous le voulons, s'écrièrent le carrier, Ciboule et plusieurs des plus impitoyables, tandis qu'un grand nombre restaient muets, frappés des paroles de Gabriel, qui venait de leur peindre sous de si vives couleurs l'acte affreux qu'ils voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c'est notre droit, nous voulons tuer l'empoisonneur…
Ce disant, le misérable, l'oeil sanglant, la joue enflammée, s'avança à la tête d'un groupe résolu, et, marchant en avant, il fit un geste comme s'il eût voulu repousser et écarter de son passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.
Mais, au lieu de résister au bandit, le missionnaire fit vivement deux pas à sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d'une voix ferme:
— Venez… Et entraînant pour ainsi dire à sa suite le carrier stupéfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident n'osèrent suivre tout d'abord… Gabriel parcourut rapidement l'espace qui le séparait du choeur, en ouvrit la grille, et amenant le carrier, qu'il tenait toujours par le bras, jusqu'au corps du père d'Aigrigny étendu sur les dalles, il cria:
— Voici la victime… elle est condamnée… frappez-la!…
— Moi! s'écria le carrier en hésitant, moi… tout seul…
— Oh! reprit Gabriel avec amertume, il n'y a aucun danger, vous l'achèverez facilement… il est anéanti par la souffrance… il lui reste à peine un souffle de vie… il ne fera aucune résistance… Ne craignez rien!!!
Le carrier restait immobile, pendant que la foule, étrangement impressionnée par cet incident, se rapprochait peu à peu de la grille, sans oser la franchir.
— Frappez donc! reprit Gabriel en s'adressant au carrier, et lui montrant la foule d'un geste solennel, voici les juges… et vous êtes le bourreau…
— Non, s'écria le carrier en se reculant et détournant les yeux, je ne suis pas le bourreau… moi!!!