Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin du tendre intérêt qu'il portait au jésuite.
— Je dis ce que j'ai entendu tout à l'heure, monseigneur, Car cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement d'amertume.
— Si, par là, vous voulez dire que de toutes les forces de mon âme je vous ai désiré… je vous désire une fin tout chrétienne et exemplaire… oh! vous ne vous trompez pas, mon très cher père!… vous m'avez parfaitement entendu, car il me serait très doux de vous voir, après une vie si bien remplie, un sujet d'adoration pour les fidèles.
— Et moi, je vous dis, monseigneur, s'écria Rodin d'une voix faible et saccadée, je vous dis qu'il y a de la férocité à émettre de pareils voeux en présence d'un malade dans un état désespéré… Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec son accablement, qu'on y prenne garde, entendez-vous, car… si l'on m'obsède… si l'on me harcèle sans cesse… si l'on ne me laisse pas râler tranquillement mon agonie… on me forcera de mourir d'une façon peu chrétienne… je vous en avertis… et si l'on compte sur un spectacle édifiant pour en tirer profit, on a tort…
Cet accent de colère ayant douloureusement fatigué Rodin, il laissa retomber sa tête sur son oreiller, et essuya ses lèvres gercées et saignantes avec son mouchoir à tabac.
— Allons, allons, calmez-vous, mon très cher père, reprit le cardinal d'un air paterne; n'ayez pas ces idées funestes. Sans doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu'elle vous a délivré d'un grand péril… Espérons qu'elle vous sauvera encore de celui qui vous menace à cette heure.
Rodin répondit par un rauque murmure en se retournant vers la ruelle. L'imperturbable prélat continua:
— À votre salut ne se sont pas bornées les vues de la Providence, mon très cher père, elle a encore manifesté sa puissance d'une autre façon… Ce que je vais vous dire est de la plus haute importance; écoutez-moi bien attentivement.
Rodin, sans se retourner, dit d'un ton amèrement courroucé qui trahissait une souffrance réelle:
— Ils veulent ma mort… j'ai la poitrine en feu… la tête brisée… et ils sont sans pitié… Oh! je souffre comme un damné.