Rodin baissa la tête. On lisait sur sa physionomie crispée combien il souffrait de ne pouvoir parler; par deux fois il porta la main à son gosier en regardant le père d'Aigrigny avec angoisse.
— Ah!… s'écria le père d'Aigrigny avec colère et amertume après avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour en a de bien funestes!
À ces mots, se tournant vivement vers le père d'Aigrigny, étendant vers lui ses mains tremblantes, Rodin l'interrogea du geste et du regard.
Le cardinal, partageant la même inquiétude, dit au père d'Aigrigny:
— Que vous apprend donc cette note, mon cher père?
— On croyait le séjour de M. Hardy dans notre maison complètement ignoré, reprit le père d'Aigrigny, et l'on craint qu'Agricol Baudoin n'ait découvert la demeure de son ancien patron, et qu'il ne lui ait fait tenir une lettre par l'entremise d'un homme de la maison… Ainsi, ajouta le père d'Aigrigny avec colère, pendant ces trois jours où il m'a été impossible d'aller voir M. Hardy dans le pavillon qu'il habite, un de ses servants se serait donc laissé corrompre… Il y a parmi eux un borgne dont je me suis toujours défié… le misérable… Mais non, je ne veux pas croire à cette trahison; ses suites seraient trop déplorables, car je sais mieux que personne où en sont les choses, et je déclare qu'une pareille correspondance pourrait tout perdre, en réveillant chez M. Hardy des souvenirs, des idées à grand'peine endormies; on ruinerait peut-être ainsi en un seul jour tout ce que j'ai fait depuis qu'il habite notre maison de retraite… mais heureusement il s'agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les autres renseignements, que je crois plus certains, ne les confirmeront pas, je l'espère.
— Mon cher père, dit le cardinal, il ne faut pas encore désespérer… la bonne cause a toujours l'appui du Seigneur.
Cette assurance semblait médiocrement rassurer le père d'Aigrigny, qui restait pensif, accablé, pendant que Rodin, étendu sur son lit de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accès de colère muette, en songeant à ce nouvel échec.
— Voyons cette dernière note, dit le père d'Aigrigny, après un moment de silence méditatif. J'ai assez de confiance dans la personne qui me l'envoie pour ne pas douter de la rigoureuse exactitude des renseignements qu'elle contient. Puissent-ils contredire absolument les autres!
Afin de ne pas interrompre l'enchaînement des faits contenus dans cette dernière note, qui devait si terriblement impressionner les acteurs de cette scène, nous laisserons le lecteur suppléer par son imagination à toutes les exclamations de surprise, de rage, de haine, de crainte du père d'Aigrigny, et à l'effrayante pantomime de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, résultat des observations d'un agent fidèle et secret des révérends pères.