Le docteur, au comble de la surprise, voulut lui tâter le pouls de la main gauche, que Rodin lui abandonna tout en continuant d'écrire de la main droite.

— Quel prodige! s'écria le docteur Baleinier, qui comptait les pulsations du pouls de Rodin; depuis huit jours, et ce matin encore, le pouls était brusque, intermittent, presque insensible, et le voici qui se relève, qui se règle… Je m'y perds… Qu'est- il donc arrivé?… Je ne puis croire à ce que je vois, demanda-t- il en se tournant du côté du père d'Aigrigny et du cardinal.

— Le révérend père, d'abord frappé d'une extinction de voix, a éprouvé ensuite un accès de désespoir si violent, si furieux, causé par de déplorables nouvelles, dit le père d'Aigrigny, qu'un moment nous avons craint pour sa vie… tandis qu'au contraire le révérend père a eu la force d'aller jusqu'à ce bureau, où il écrit depuis dix minutes avec une clarté de raisonnement, une netteté d'expression dont vous nous voyez confondus, monseigneur et moi.

— Plus de doute! s'écria le docteur, le violent accès de désespoir qu'il a éprouvé a causé chez lui une perturbation violente qui prépare admirablement bien la crise réactive que je suis maintenant presque sûr d'obtenir par l'opération.

— Persistez-vous donc à la faire! dit tout bas le père d'Aigrigny au docteur Baleinier pendant que Rodin continuait d'écrire.

— J'aurais pu hésiter ce matin encore; mais, disposé comme le voilà, je vais profiter à l'instant de cette surexcitation, qui, je le prévois, sera suivie d'un grand abattement.

— Ainsi, dit le cardinal, sans l'opération…

— Cette crise si heureuse, si inespérée, avorte… et sa réaction peut le tuer, monseigneur.

— Et l'avez-vous prévenu de la gravité de l'opération!…

— À peu près… monseigneur.