Depuis la mort de Jacques, l'altération des traits de Céphyse avait encore augmenté; d'une pâleur effrayante, ses beaux cheveux noirs en désordre, les jambes et les pieds nus, elle était à peine vêtue d'un mauvais jupon rapiécé et d'un mouchoir de cou en lambeaux. Arrivée auprès du lit, la reine Bacchanal jeta un regard d'une assurance presque farouche sur le linceul… Tout à coup elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une ondulation rapide avait couru et agité le drap mortuaire, en remontant depuis les pieds jusqu'à la tête de la morte… Bientôt la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat expliqua l'agitation du suaire. Céphyse, rassurée, se mit à chercher et à rassembler précipitamment divers objets, comme si elle eût craint d'être surprise dans cette misérable boutique. Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; après avoir encore regardé de côté et d'autre, elle découvrit dans un coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un élan de joie sinistre.
— Ce n'est pas tout… ce n'est pas tout, disait Céphyse en cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet.
Enfin elle avisa auprès du petit poêle de fonte une boîte de fer blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaça ces objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta le fourneau. En passant auprès du corps de la pauvre charbonnière, Céphyse dit avec un sourire étrange: Je vous vole, ma pauvre mère Arsène, mais mon vol ne me profitera guère.
Céphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle put, suivit l'allée et traversa la petite cour qui séparait ce corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-à-terre.
Sauf les fenêtres de l'appartement de Philémon, sur l'appui desquelles Rose-Pompon, perchée comme un oiseau, avait tant de fois gazouillé _son _Béranger, les autres croisées de cette maison étaient ouvertes; au premier et au second étage il y avait des morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette où l'on entassait les cercueils.
La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres naguère occupées par Rodin; arrivée à leur palier, elle monta un petit escalier délabré, raide comme une échelle, auquel une vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte à demi pourrie d'une mansarde située sous les combles.
Cette maison était tellement délabrée, qu'en plusieurs endroits, la toiture, percée à jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pénétrer la pluie dans ce réduit à peine large de dix pieds carrés, et éclairé par une fenêtre mansardée. Pour tout mobilier, on voyait, au long du mur dégradé, sur le carreau, une vieille paillasse éventrée, d'où sortaient quelques brins de paille; à côté de cette couche, une petite cafetière de faïence égueulée, contenant un peu d'eau.
La Mayeux, vêtue de haillons, était assise au bord de la paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage caché entre ses mains fluettes et blanches. Lorsque Céphyse rentra, la soeur adoptive d'Agricol releva la tête; son pâle et doux visage semblait encore amaigri, encore creusé par la souffrance, par le chagrin, par la misère: ses yeux caves, rougis par les larmes, s'attachèrent sur sa soeur avec une expression de mélancolique tendresse.
— Soeur… j'ai ce qu'il nous faut, dit Céphyse d'une voix sourde et brève. Dans ce panier, il y a la fin de nos misères.
Puis, montrant à la Mayeux les objets qu'elle venait de déposer sur le carreau, elle ajouta: