— Cela est vrai, mademoiselle, répondit la Mayeux, j'ai eu tort… un vertige de désespoir m'a saisie, et puis… la plus affreuse misère nous accablait… nous n'avions pas pu trouver de travail depuis quelques jours… nous vivions de la charité d'une pauvre femme que le choléra a enlevée… Demain ou après, il nous aurait fallu mourir de faim.
— Mourir de faim… et vous saviez ma demeure…
— Je vous avais écrit, mademoiselle; ne recevant pas de réponse, je vous ai crue blessée de mon brusque départ.
— Pauvre chère enfant, vous étiez, ainsi que vous le dites, sous l'influence d'une sorte de vertige dans ce moment affreux. Aussi n'ai-je pas le courage de vous reprocher d'avoir un seul instant douté de moi. Comment vous blâmerais-je? N'ai-je pas aussi eu la pensée d'en finir avec la vie?
— Vous, mademoiselle! s'écria la Mayeux.
— Oui… j'y songeais… lorsqu'on est venu me dire que Florine, agonisante, voulait me parler… je l'ai écoutée; ses révélations ont tout à coup changé mes projets; cette vie sombre, morne, qui m'était insupportable, s'est éclairée tout à coup; la conscience du devoir s'est éveillée en moi; vous étiez sans doute en proie à la plus horrible misère, mon devoir était de vous chercher, de vous sauver. Les aveux de Florine me dévoilaient de nouvelles trames des ennemis de ma famille isolée, dispersée, par des chagrins navrants, par des pertes cruelles; mon devoir était d'avertir les miens du danger qu'ils ignoraient peut-être, de les rallier contre l'ennemi commun. J'avais été victime d'odieuses manoeuvres; mon devoir était d'en poursuivre les auteurs, de peur qu'encouragées par l'impunité, ces robes noires ne fissent de nouvelles victimes… Alors, la pensée du devoir m'a donné des forces, j'ai pu sortir de mon anéantissement; avec l'aide de l'abbé Gabriel, prêtre sublime, oh! sublime… l'idéal du vrai chrétien… le digne frère adoptif de M. Agricol, j'ai entrepris courageusement la lutte. Que vous dirai-je, mon enfant! l'accomplissement de ces devoirs, l'espérance incessante de vous retrouver, ont apporté quelque adoucissement à ma peine; si je n'en ai pas été consolée, j'en ai été distraite… votre tendre amitié, l'exemple de votre résignation feront le reste, je le crois… j'en suis sûre… et j'oublierai ce fatal amour…
Au moment où Adrienne disait ces mots, on entendit des pas rapides dans l'escalier, et une voix jeune et fraîche qui disait:
— Ah! mon Dieu! cette pauvre Mayeux!… comme j'arrive à propos!
Si je pouvais au moins lui être bonne à quelque chose!
Et presque aussitôt, Rose-Pompon entra précipitamment dans la mansarde.
Agricol suivit bientôt la grisette, et, montrant à Adrienne la fenêtre ouverte, tâcha par un signe de lui faire comprendre qu'il ne fallait pas parler à la jeune fille de la fin déplorable de la reine Bacchanal. Cette pantomime fut perdue pour Mlle de Cardoville. Le coeur d'Adrienne bondissait de douleur, d'indignation, de fierté, en reconnaissant la jeune fille qu'elle avait vue à la Porte-Saint-Martin, accompagnant Djalma, et qui seule était la cause des maux affreux qu'elle endurait depuis cette funeste soirée.