— Il faudra cacher cette triste nouvelle à la Mayeux, et la lui apprendre plus tard avec les plus grands ménagements, reprit Agricol; heureusement, la petite Rose-Pompon n'en sait rien.

Et du regard il montra à Mlle de Cardoville la grisette qui s'était accroupie auprès de la Mayeux.

En entendant Agricol traiter si familièrement Rose-Pompon, la stupeur d'Adrienne redoubla; ce qu'elle ressentit est impossible à rendre… car, chose qui semble fort étrange, il lui sembla qu'elle souffrait moins… et que ses angoisses diminuaient à mesure qu'elle entendait dans quels termes s'exprimait la grisette.

— Ah! ma bonne Mayeux, disait celle-ci avec autant de volubilité que d'émotion, car ses jolis yeux bleus se mouillèrent de larmes, c'est-y donc possible de faire une bêtise pareille!… Est-ce qu'entre pauvres gens on ne s'entr'aide pas?… Vous ne pouviez donc pas vous adresser à moi?… Vous saviez bien que ce qui est à moi est aux autres… j'aurais fait une dernière rafle sur le bazar de Philémon, ajouta cette singulière fille avec un redoublement d'attendrissement, sincère, à la fois touchant et grotesque; j'aurais vendu ses trois bottes, ses pipes culottées, son costume de canotier flambard, son lit et jusqu'à son verre de grande tenue, et au moins vous n'auriez pas été réduite… à une si vilaine extrémité… Philémon ne m'en aurait pas voulu, car il est bon enfant; après ça, il m'en aurait voulu, que ça aurait été tout de même: Dieu merci! nous ne sommes pas mariés… C'est seulement pour vous dire qu'il fallait penser à la petite Rose- Pompon…

— Je sais que vous êtes obligeante et bonne, mademoiselle, dit la Mayeux, car elle avait appris par sa soeur que Rose-Pompon, comme tant de ses pareilles, avait le coeur généreux.

— Après cela, reprit la grisette en essuyant du revers de sa main le bout de son petit nez rose, où une larme avait roulé, vous me direz que vous ignoriez où je _perchais _depuis quelque temps… Drôle d'histoire, allez; quand je dis drôle… au contraire. Et Rose-Pompon poussa un gros soupir. Enfin, c'est égal, reprit-elle, je n'ai pas à vous parler de ça; ce qui est sûr, c'est que vous allez mieux… Vous ne recommencerez pas, ni Céphyse non plus, une pareille chose… On dit qu'elle est bien faible… et qu'on ne peut pas encore la voir, n'est-ce pas, monsieur Agricol?

— Oui, dit le forgeron avec embarras, car la Mayeux ne détachait pas ses yeux des siens, il faut prendre patience…

— Mais je pourrai la voir, aujourd'hui, n'est-ce pas, Agricol?… reprit la Mayeux.

— Nous parlerons de cela; mais calme-toi, je t'en prie…

— Agricol a raison, il faut être raisonnable, ma bonne Mayeux, reprit Rose-Pompon; nous attendrons… J'attendrai aussi en causant tout à l'heure avec madame (et Rose-Pompon jeta sur Adrienne un regard sournois de chatte en colère); oui, j'attendrai, car je veux dire à cette pauvre Céphyse qu'elle peut, comme vous, compter sur moi. Et Rose-Pompon se rengorgea gentiment. Soyez tranquilles. Tiens, c'est bien le moins, quand on se trouve dans une heureuse passe, que vos amies qui ne sont pas heureuses s'en ressentent; ça serait encore gracieux de garder le bonheur pour soi toute seule! C'est ça… Empaillez-le donc tout de suite, votre bonheur; mettez-le donc sous verre ou dans un bocal pour que personne n'y touche!… Après ça… quand je dis mon bonheur… c'est encore une manière de parler; il est vrai que, sous un rapport… Ah bien, oui! mais aussi sous l'autre, voyez-vous! ma bonne Mayeux, voilà la chose… Mais bah!… après tout, je n'ai que dix-sept ans… Enfin, c'est égal… je me tais, car je vous parlerais comme ça jusqu'à demain que vous n'en sauriez pas davantage… Laissez-moi donc encore une fois vous embrasser de bon coeur… et ne soyez plus chagrine… non plus… entendez-vous… car maintenant je suis là…