— Je veux te croire… Mais pourtant aujourd'hui?… encore des excitations mauvaises… tu as été sans pitié pour mon malheur… Ces délices du coeur où tu me vois plongé ne t'inspirent qu'un désir… celui de changer cette ivresse en désespoir.
— Moi, monseigneur?
— Oui, toi… tu as pensé qu'en suivant tes conseils, je me
perdrais, je me déshonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de
Cardoville… Voyons? dis? cette haine acharnée… pourquoi?
Encore une fois… que t'ai-je fait?
— Monseigneur, vous me jugez mal, et je…
— Écoute-moi, je ne veux plus que tu sois méchant et traître; je veux te rendre bon… Dans notre pays, on charme les serpents les plus dangereux, on apprivoise les tigres; eh bien, je veux aussi te dompter, à force de douceur, toi qui es un homme… toi qui as un esprit pour te guider et un coeur pour aimer… Ce jour me donne un bonheur divin, tu béniras ce jour… Que puis-je pour toi? que veux-tu? de l'or?… Tu auras de l'or… Veux-tu plus que de l'or… veux-tu un ami, dont l'amitié tendre te consolera, et, te faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu méchant, te rendra bon?… Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami? je le serai… oui… malgré le mal… non… à cause du mal que tu m'as fait… je serai pour toi un ami sincère, heureux de me dire:
— Le jour où l'ange m'a dit qu'elle aimait, mon bonheur a été bien grand: le matin j'avais un ennemi implacable; le soir, sa haine s'était changée en amitié… Va, crois-moi, Faringhea, le malheur fait les méchants, le bonheur fait les bons: sois heureux.
À ce moment, deux heures sonnèrent.
Le prince tressaillit; c'était le moment de partir pour son rendez-vous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma encore embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'était animée en parlant au métis, sembla s'illuminer d'un rayon divin. S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste rempli de mansuétude et de grâce, en lui disant:
— Ta main… Le métis, dont le front était baigné d'une sueur froide, dont les traits étaient pâles, altérés, presque décomposés, hésita un instant; puis, dominé, vaincu, fasciné, il tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit à la mode de son pays:
— Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal… cette main sera toujours ouverte pour toi… Adieu, Faringhea… je me sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange.